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jeudi 29 décembre 2011

LE CINÉ DE CORÉE. Oki's Movie et Ha Ha Ha de Hong Sang-soo

Avant de terminer sur le traditionnel Top cinéma qui va clore 2011, un petit billet à l'occasion de la sortie récente d'Oki's Movie, sur un cinéaste dont on a pu voir deux films cette année, le coréen Hong Sang-soo.

Un peu vite catalogué "Rohmer coréen" par une critique assez paresseuse, le cinéma en liberté de Mr Hong brode en expert d'éternelles et réjouissantes variations autour de trois éléments : le cinéma, l'alcool et les relations amoureuses. Mais chez cet hyper-sensible, les deux premiers ne sont que là pour exalter ou se remettre des dernières.

Les étudiants en cinéma, critiques ou professeurs qui peuplent ses films ont beau faire étalage de leur savoir cinématographique ou s'affronter verbalement lors de dîners copieusement arrosés d'alcool de riz (soju), la recherche de l'amour guide le moindre de leurs gestes : les indécisions de l'amour, l'amour imprévu, l'amour sublimé, l'amour perdu.

Derrière la peinture caustique du petit milieu du cinéma d'auteur et universitaire, ces éternels étudiants, réalisateurs égotistes ou professeurs enseignant un art bien fragile, sont autant de séducteurs anti-héros et immatures sentimentaux.

Marivaudages et méprises en série sont autant les ressorts drolatiques de ces chroniques malicieuses et arrosées que témoignant de la confusion profonde et sentiment d'inéquation au réel qui caractérise ses maladroits protagonistes qui nous ressemblent en fait pas mal.
Hong Sang-soo a, de plus, le grand mérite de faire preuve d'une belle ambition narrative, tressant les fils de plusieurs récits et bousculant la temporalité. Une malicieuse virtuosité de raconteur d'histoires qui nourrit ces deux films de couleurs différentes.

Ainsi, Ha Ha Ha qui raconte le séjour de deux trentenaires dans la même ville au même moment et amoureux des mêmes femmes, est-il un sommet de burlesque sentimentalo-cruel qui voit nos deux compères, souvent versatiles ou goujats, perdre des plumes au combat amoureux, les femmes plus idéalistes ou plus intègres bénéficiant du regard conquis d'un cinéaste admiratif de l'éternel féminin. Un petit bijou tragi-comique, stimulant et revigorant.

"Ha Ha Ha" (Corée du Sud, 2010) Sorti le 13 mars 2011. Durée : 114 mn. ♥♥♥♥
Réalisation et scénario : Hong Sang-soo.
Avec : Kim Sang-Kyung, Moon So-ri, Jun Sang-yu.
à lire sur benzine


Sorte de pendant d'hiver à ce film estival, le récent Oki's Movie, moins ouvertement cruel, a une tonalité plus tendre et est composé de 4 courts films : quatre variations sur une même histoire, mettant en scène les mêmes personnages (joués par les mêmes acteurs) et leurs hésitations amoureuses.
Film conçu dans la foulée de l'inspiration et à la structure à sketchs improvisée durant le tournage, ce film d'hiver (la neige et le froid y jouent un grand rôle) suit les pérégrinations de deux étudiants (fille et garçon) en cinéma et leur professeur.

Amoureux tous deux de la jeune femme, les deux hommes ont beau s'opposer sur des questions éthiques et esthétiques à des époques différentes, le coeur de leur rivalité/admiration, c'est leur relation changeante et mutuelle avec la belle Oki. Laquelle expose dans le "dernier-film-dans-le-film", le plus beau, sa relation à un an d'intervalle avec chacun d'entre eux.

Malgré l'aspect exercice de style-expérimental du film, une douce émotion, voire tristesse, naît de cette évocation désabusée d'un amour de jeunesse inabouti.
Et de ces artistes en devenir conscients des limites de leur art et doutant de l'intérêt de pratiquer un cinéma d'auteur confidentiel à l'avenir plus qu'incertain.

Pétri de doutes et d'incertitudes dans son propos, avec ce joli doublé filmique, Hong Sang-soo, paradoxalement, témoigne d'une belle santé, capable de perpétuer ses éternelles préoccupations de cinéaste tout en les renouvelant d'une nouvelle approche créative.
Raison de plus pour fréquenter sans réserve son cinéma accueillant et attachant :



"Oki's Movie" (Corée du Sud, 2010) Sorti le 7 décembre 2011
♥♥♥
Réalisation et scénario : Hong Sang-soo. Chef-Opérateur : Park Hongyeol. Lumière : Yi Yuiheang. Montage : Hahm Sungwon. Musique : We Zongyun. Production : Jeonwonsa Film Co. Distribution France : Les Acacias. Durée : 80 mn.

Avec : Lee Sun-kyun (Jingju) ; Yu-mi Jeong (Oki) ; Sung-Keun Moon (Professeur Song).
Lienà lire sur benzine

lundi 20 septembre 2010

CINÉMA. Oncle Boonmee vs Poetry : match Thaïlande-Corée

Vite, avant de prendre trop de retard par rapport aux sorties cinéma, retour sur deux films asiatiques qui ont fait l'actualité cette rentrée, tous deux primés en mai dernier à Cannes, opposés ici dans un petit match. Alors, Thaïlande ou Corée ?
Impossible de l'ignorer : la Palme d'or revint à "Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures" pourquoi pas encore plus long, le titre ? le dernier opus du chouchou des critiques : Apichatpong Weerasethakul.
Mais il n'est pas certain qu'en l'honorant ainsi, le jury cannois lui ait vraiment rendu service...
Ceux qui connaissaient déjà l'oeuvre avant-gardiste radicale (Tropical Malady) de AW savaient à quoi s'attendre. Mais une bonne partie des autres a dû repartir en se disant que, vraiment, les films de festival, ce n'était pas pour eux...
Et avouons qu'on ne rentre pas dans cet univers sans quelque avertissement.
Alors, oui, bien que vendu comme "film de fantômes", nul effet grand-guignol dans ce cinéma formaliste plus proche de l'installation conceptuelle que des films de revenants nippons du genre "Ring".
Sans oublier l'inspiration bouddhique et animiste au coeur de cet essai cinématographique, où l'on voit le brave paysan Boonmee, atteint de maladie rénale et bientôt mourant, être visité par les anciennes formes de ses vies passées ou les fantômes de sa femme et son fils disparus. Avouons qu'il faut surtout accepter de s'abandonner au climat et au rythme somnambulique de ce film aussi calme qu'un lac immobile, accepter sa lenteur zen à la volonté hypnotique qui repose d'ailleurs, du moins au début.

Basé sur le principe "less is more" , le cinéma d'AW se veut expérience de sensations, immersion dans les divagations d'un auteur pour qui les réincarnations successives décrites sont autant souvenirs cinéphiliques (le fameux homme-singe = la "Bête" de Cocteau ?) que vies fantasmées.

Le gros hic, c'est qu'une fois adapté à cet univers parfois d'une indéniable singularité plastique - la scène du singe aux yeux rouges ou de la princesse détaillée plus bas - et une bande-son travaillée (trop?) - sur la longueur, on est plus indifférent que fasciné par ce film-dispositif théorique qui tourne vite à la prétention poétique "arty."
...D'ou l'ennui sidéral éprouvé par beaucoup. Quoique, rayon ennui, j'ai vécu pire avec des films comme "Miel", actuellement à l'affiche ou "My Joy", sinistre film russe.
Selon donc votre degré d'investissement, vous serez intrigués - au début - ou alors vite assoupis par ce film étale sans aspérités, au ton détaché constant. "Tropical Malady", même hermétique, avait au moins le mérite de surprendre (film coupé en deux, une partie réaliste, l'autre onirique) au moins d'attirer l'attention ou d'inquiéter.

Ici, malgré sa conception morcelée - chaque bobine raconte une séquence différente - l'absence d'intensité n'aide pas à s'impliquer dans ce projet conceptuel et désincarné, dont seule la séquence de la princesse et du poisson déroge, par son côté érotico-baroque qui finit en abstraction pure, à la volonté minimaliste d'une oeuvre qui, jusque dans son dénouement ubiquiste, refuse toute interprétation.

Nul doute qu'il corresponde au monde très intérieur de son auteur, mais face à ce film rarement sensuel en forme de bloc monolithe sans aspérités, même le spectateur le mieux intentionné est presque constamment tenu à distance.
Et voilà qui ne justifie pas le délire de louanges des critiques parisiens (Le Monde, Les Inrocks, Libé). Mais s'en étonnera-t-on ?
L'adage veut qu'une oeuvre artistique réussie parte du local et du particulier pour aller vers l'universel : en conservant ses codes personnels, Weerasethakul ne parle ici que de lui et détourne malheureusement le spectateur de son univers savamment verrouillé.


"Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures" (Thaïlande, 2010). Réalisation et scénario : Apichatpong Weerasethakul. Chef-Opérateur : Yukontorn Mingmonkon. Production : Kick The Machine Films/Illuminations Films. Distribution : Pyramide Films. Durée : 115 mn.
Avec : Tahanapat Saisaymar (Oncle Boonmee), Jenjira Pongpas (Jen), Sakda Kaewbuadee (Tong).
sorti le 1er septembre 2010.
critique plutôt agacée sur De l'autre côté... et plus conciliante sur Culturopoing
Passons à la Corée : "Poetry" (n') est reparti de Cannes (qu') avec le Prix du Scénario, alors que ce beau film accompli aurait fait une parfaite Palme d'Or. Trop classique, trop évident, pour le jury de Tim Burton ?

Pourtant, "Poetry", le nouveau film de Lee Chang-Dong, l'auteur de "Peppermint Candy" et "Secret Sunshine", est bien un des films les plus subtils et les plus justes vus cette année.

Et un magnifique portrait de femme, fragile et isolée aux prises avec une existence ingrate, un peu comme la "Mother" du dernier Bong Joon-Ho, en moins romanesque.

Sur le papier, on craint le pire : ... une grand-mère courage, aide-ménagère exploitée, bientôt atteinte d'Alzheimer, apprend que son petit-fils dont elle a la charge, a participé à un acte odieux ayant entraîné une jeune fille au suicide. Il y a sujet plus léger...
Et pourtant, jamais le film ne verse dans la moindre complaisance.
C'est au contraire un beau film humaniste, au ton grave évidemment, mais qui, au-delà d'une prestation magnifique d'actrice - la comédienne Yun Jung-hee, touchante Mija, si naïve, si polie, si perdue - est aussi la radiographie au scalpel d'une société coréenne aux valeurs dégradées perdant ses repères.

... Où les parents des coupables monnayent sans états d'âme et pas bien cher la vie de la victime. ... Où une grand-mère est ignorée, voire méprisée par son petit-fils indifférent et ingrat. ... Où une vieille dame un peu sensible est régulièrement déconsidérée, niée, à peine acceptée.
En cherchant à s'initier à la poésie et écrire avec peine un poème, Mija semble vouloir donner un sens à toute cette douleur, cette indifférence sans pitié.
Structure narrative subtile d'un film, qui par strates successives et scènes additionnées formant un tout, nous donne à voir l"ultra-moderne solitude" de mise en ce monde, et sa barbarie ordinaire. La quête de la beauté poétique devient alors quête de sens et d'un certain apaisement.

Et ici, la lenteur du rythme et l'ampleur du film ne sont pas poses d'auteur, mais transcrivent à merveille le lent cheminement émotionnel et artistique d'une femme qui, partie négocier la liberté de son petit-fils, perd de vue son but en chemin pour demeurer soudain émerveillée par la beauté de la nature et du monde.

Sublime scène centrale, emblématique d'un film lucide et digne, parfois drôle, et duquel sourd comme une inquiétude aiguë. ...Sans oublier sa belle et digne conclusion, que je tairai.
Ici, à l'inverse d"Oncle Boonmee", le particulier a bien débouché sur le général. ... Car ce monde hostile décrit par Lee Chang-Dong, c'est bien le nôtre à tous. Et son film sonne comme un bel appel à un réveil nécessaire.

Un film à voir absolument...


"Poetry" (Thaïlande, 2010). Réalisation et scénario : Lee Chang-Dong. Chef-Opérateur : Kim Bada. Production : Pine House Films et Michel Saint-Jean. Distribution : Diaphana. Durée : 150 mn.
Avec : Yoon Jung-hee (Mija), David Lee (Wook), Kim Hira (le Président), Ahn Naesang (le père de Kibum).
sorti le 25 août 2010.
critique positive aussi sur Tadah! Blog
Verdict sans appel : la Corée vainqueur sur la Thaïlande par K.O...

vendredi 7 mai 2010

CINÉMA. Les marivaudages coréens de Hong Sang-soo

On reste encore un peu dans l'ambiance cannoise de la précédente chronique. En effet, sera bientôt projeté dans la sélection Un Certain Regard, le dernier film du cinéaste coréen Hong Sang-soo, nommé "Ha Ha Ha", un titre pas difficile à traduire, au moins.

Alors que son opus précédent, "Les Femmes de mes amis", est sorti tout juste cette semaine sur les écrans français. Mystères de la distribution, car c'est un film que j'ai pourtant pu voir il y a presque un an sous un titre anglais "Like You Know It All", fin juin 2009 dans ce festival dont je vous ai déjà parlé.

L'entrée en matière avait en plus un écho certain dans ce contexte festivalier, l'argument du film étant l'arrivée de Ku, réalisateur de films d'auteur, dans un festival d'art et essai comme membre du jury. Peu motivé par sa tâche, perdu affectivement, s'endormant aux projections (ça, c'est du vécu, je vous le dis), il renoue avec un ancien camarade et rencontre ensuite la femme de celui-ci.

Hong Sang-soo est un drôle d'oiseau, un cinéaste nourri à la nouvelle vague française (Bresson, Rohmer surtout) et fort travaillé par les histoires d'amour chaotiques, souvent à trois personnages, le sexe et l'alcool.
En effet, les scènes alcoolisées reviennent régulièrement dans le cinéma funambulique et burlesco-mélancolique de ce coréen taciturne, comme dans "La Femme est l'avenir de l'homme" dont je me rappelle bien les scènes de beuveries homériques des deux personnages principaux.

"Les Femmes de mes amis" est du même tonneau (hum), à l'évidence d'inspiration autobiographique quoique d'un ton plus léger. Le cinéaste, par l'intermédiaire de son double, joué par le réjouissant acteur Jung-woo Ha, ne se fait pas de cadeau, se montrant comme un artiste très égotiste, amer de ne pas être devenu un réalisateur-star, s'adonnant à la boisson et affectivement plutôt immature.

J'avoue que le film fait souvent mouche avec ce anti-héros dépassé par le monde (scènes drôles et bien vues où on le voit tenter, sans succès, d'expliquer son cinéma à des étudiants manifestement pas convaincus) ou dans sa critique non voilée des défauts d'un micro-milieu spécialisé, auteurs, critiques et directeurs de festivals inclus.

Même si tout cela tourne un peu en rond et peine à maintenir l'intérêt, en se perdant dans les affres sentimentales, morales et maritales du trio vers la fin. Des scènes un peu longuettes, comme le film qui fait sans doute vingt minutes de trop.
Tous les films de Hong Sang-soo (ou Hang Sangsoo, ça dépend des écoles et, non, je ne parle pas le coréen) racontent d'ailleurs plus ou moins la même histoire, celle d'artistes souvent inadaptés, nostalgiques, maladroits en quête d'affection et se raccrochant le plus souvent à leurs bouteilles pour se consoler.

C'est bien pour un auteur d'avoir un univers mais encore mieux pour les spectateurs de ses films de penser à le renouveler un peu. Peut-être avec le prochain, ce "HaHaHa" cannois ? Quel titre, je ne m'y fais pas.

"Les Femmes de mes amis" (ex-Like You Know It All) (Corée du Sud, 2009). Réalisation : Hong Sang-Soo. Durée : 126 mn. Avec Jung-woo Ha, Ko Hyeon-jeong, Tae-woo Kim. Sorti depuis le 5 mai.
La bande-annonce du film :
Et, impatients que vous êtes, voici pour vous une photo en avant-première de "Ha Ha Ha" :
Remarquez qu'on y boit encore. Du coup, nous voilà bien renseignés, c'est sûr.