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mardi 6 décembre 2011

LE CINÉ ANIMÉ. Le Tableau de Jean-François Laguionie

Une séance ciné qui nous emmène aussi au musée, ou plutôt, dans l'atelier du peintre, avec le film "Le Tableau", petite merveille animée qui ne devrait nullement rester caché derrière l'arrivée des habituels blockbusters enfantins de Noël.

Rêverie créative autour d'un tableau inachevé dont les personnages vivent leur vie propre mais aussi lumineuse métaphore sociale, on doit ce réjouissant film au discret mais talentueux Jean-François Laguionie, auteur de "L'Ile de Black Mor", un des trois mousquetaires (ils étaient plutôt quatre, je sais) du renouveau de l'animation française avec Michel Ocelot et Sylvain Chomet.

Un talent à la hauteur de ses ambitions, l'initiation au monde de la peinture, brillamment relevé. "Le Tableau" est d'abord un enchantement visuel d'une grande beauté plastique et personnelle (graphisme et personnages stylisés aux angles aigus, couleurs éclatantes, animation limpide) réussissant à s'adresser autant aux plus jeunes - à partir de sept ans - qu'à séduire les plus grands.

Car son scénario est d'une belle pertinence qui dresse une métaphore censée de la société à travers celle de ses personnages au statuts différents : les terminés (Toupins) qui s'arrogent le pouvoir contre ceux qu'ils jugent inférieurs car inachevés (Pafinis), encore plus contre les vrais intouchables que sont les à peine esquissés (Rufs), de véritables damnés réprouvés.
Ramo jeune favorisé s'opposant au système, accompagné d'une Pafinie la pétulante Lola, ainsi que de Plume un Ruf méprisé, décide d'aller retrouver le peintre afin qu'il termine son oeuvre et apaise leur monde.

Si la situation et le public enfantin d'abord visé peuvent faire craindre un certain manichéisme, pourtant nulle trace ou presque à l'écran, Laguionie dévidant le fil de sa fable inventive comme un magicien-conteur au sommet de son art.
Élégante, tendre et ludique, sa balade dans le monde des pigments et des gouaches est d'un tempérament poétique et rêveur, aussi lumineuse dans son initiation sans didactisme aux courants picturaux de l'histoire de l'art (abstraction exceptée) que légère dans son appel à la tolérance et au respect mutuel.








Doux et classiques, mais sans trop de gnan-gnan, ses petits personnages ne sont pas sans défaut : Ramo est ouvert mais montre sa "supériorité", Ruf pessimiste et aigri, Lola vive mais indépendante, chacun devant dépasser ses propres préjugés, mais leur curiosité (et l'amour) seront là pour y remédier.

L'équipée de la petite troupe découvrant le monde (un peu comme celle de Toy Story, tiens), à la recherche de leur créateur et passant de tableau en tableau, devient alors une vertigineuse ballade dans l'espace d'une virtuosité technique rare, leurs tribulations paraissant plus en relief que bien des films en 3D injustifiés : formidable rendu des volumes et matières opposé au côté plat du monde pictural.

Une échappée malicieuse passant d'un tableau guerrier à un carnaval vénitien, sarabande festive où l'on reconnaîtra dans les toiles diverses du peintre autant de jolies références à Picasso, Cézanne, Matisse ou Chagall que dans cette odyssée au charme intemporel un clin d'oeil au romantisme du cinéma de Marcel Carné ou à la douceur humaniste de l'univers de Paul Grimault (Le Roi et l'Oiseau) avec lequel Laguionie, jeune animateur, apprit le métier à ses côtés.

On ne dévoilera pas plus les rebondissements variés de cet enchantement, surtout pas la rencontre finale au joli prolongement philosophique, afin de garder tout son charme à ce film intelligent et tous publics, parfait cadeau de Noël - familial ou pas - en avance, beau livre où les images ont un sens et aussi une (belle) âme :



"Le Tableau" (France, 2011) À partir de 7 ans
Sorti le 23 octobre 2011

♥♥♥♥
Réalisation : Jean-François Laguionie. Scénario : Anik Le Ray. Dialogues : Anik Le Ray et Jean-Francois Laguionie. Chef-Décorateur : Jean Palenstijn. Directeur de l'animation : Lionel Chauvin. Musique : Pascal Le Pennec. Production : RTBF/France 3/Blue Spirit. Distribution : Gebeka Films. Durée : 76 mn.

Avec les voix de : Jessica Monceau (Lola) ; Adrien Larmande (Ramo); Thierry Jahn (Plume) ; Céline Ronte (Garance) ; Thomas Sagols (Magenta) ; Jean-François Laguionie (le peintre).

entretien avec l'auteur + extraits vidéo sur télérama

letableau-le film.fr

mardi 25 janvier 2011

CINÉMA. Rattrapage 2010. "Dans ses yeux" et "L'Illusionniste"

Si l'actualité cinéma ne m'inspire guère ces temps-ci, la semaine du mini-festival Télérama est du coup tombée à pic. Du 19 au 25 janvier on pouvait en effet (re)voir une sélection de films projetés dans les salles de ciné partenaires de l'hebdo culturel sur tout le territoire. De par chez moi, je suis donc allé découvrir deux films qui m'avaient échappé en 2010...


D'abord "Dans ses yeux", film-surprise de l'argentin Juan José Campanella qui fut l'un des mieux accueillis l'an dernier par le public et la critique - à part Les Cahiers du cinéma, mais qui se soucie de leur avis ? - également récompensé de l'Oscar 2010 du film étranger. À juste titre, car c'est un beau moment de cinéma que ce film constamment passionnant et chaleureux.

L'acteur Ricardo Darin (déjà apprécié dans Les Neuf Reines) y est Benjamin Esposito, un enquêteur judiciaire à la retraite qu'une ancienne affaire, le meurtre atroce d'une jeune femme, hante depuis 1974 et qui s'efforce d'exorciser le passé sous la forme d'un roman qu'il tente difficilement d'écrire.
Un peu comme le journaliste obsessionnel du "Zodiac" de David Fincher, Benjamin s'accroche à son enquête autant pour l'élucider que pour tenter de réécrire sa vie.

"Dans ses yeux"est un film à la construction sophistiquée, entre passé et présent, dans lequel pourtant jamais on ne se perd qui est autant un film dit "policier" qu'un mélo inspiré et une pertinente interrogation sur ce qu'on fait de sa vie...

La valse/hésitation de Ricardo/Benjamin et de sa supérieure Irene, jeune juge campée par la superbe Soledad Villamil forme un magnifique duo, couple balloté par l'Histoire et la justice, le temps et les regrets, coeur battant au frémissement touchant de ce film mêlant subtilement les genres.

Des dialogues vifs et un humour ironique régulier font de ce film caractérisé par une constante humanité une belle réussite peuplée de personnages attachants - savoureux Guillermo Francella en greffier ivrogne attachant - renforcé d'un arrière-plan politique éclairant sans équivoque sur la dictature argentine de l'époque.

En somme, un vrai morceau de cinéma de belle tenue qui confirme bien qu'Hollywood n'a plus depuis longtemps le monopole du grand cinéma romanesque de qualité.

Mon second film rattrapé est un film d'animation, français de surcroît, "L'illusionniste" que l'on doit à Sylvain Chomet déjà responsable des "Triplettes de Belleville" d'heureuse mémoire.
Avec ce nouveau long métrage, il rend hommage au grand Jacques (Tati) en adaptant un scénario inédit écrit à la fin des anées 50 mais jamais tourné par ce dernier.
Hommage affectueux qui prouve l'attachement profond que témoigne ce réalisateur à l'auteur de "Mon Oncle", "L'Illusionniste" est un film d'artisan ouvragé avec patience (sept ans de travail) et délicatesse.
Avec comme personnage principal Tatischeff, un artiste de musical-hall à la silhouette bien connue, qui ne remplit plus les salles avec ses lapins blancs et décide de tenter sa chance à Londres puis en Écosse, "L"Illusionniste" est certainement un des films d'animation les plus mélancoliques jamais réalisés.
Hommage aux artistes anonymes du music-hall auxquels le public moderne a tourné le dos, c'est une fable douce-amère, quasiment muette où l'enchantement du graphisme, des décors et des couleurs pastels atténue la profonde tristesse du propos.
Regard tendre de Chomet qui recrée avec amour une Écosse de lacs et de petites routes perdues dans les montagnes et une ville d'Edimburgh plus vraie que nature, biscornue, chatoyante, intemporelle. Un vrai travail d'orfèvre.
C'est dans ce cocon faussement douillet que vont se nicher notre artiste flanquée d'une naïve jeune fille qui s'est entichée de ce qu'elle prend pour un vrai magicien. Le retour sur terre sera rude et la fin du film assez émouvante.
Fable tendre plutôt contemplative, le film souffre peut-être d'un scénario assez minimal mais compense cet écueil avec l'extrême délicatesse de son atmosphère, son humour tendre souvent bouffon (un certain lapin!) sans omettre son hommage évident au "Feux de la Rampe" de Chaplin, tourné à la même période où Tati écrivit son histoire.
Les inconditionnels du grand Jacques y prendront un plaisir évident mais ce petit bijou subtil ravira ceux pour qui le cinéma d'animation peut aussi être du vrai cinéma et pas juste un divertissement pour les têtes blondes...


Merci au Festival Télérama pour ces séances de rattrapage ciné bien appréciables

vendredi 27 août 2010

ADIEU. Les rêves de Satoshi Kon


Curieux hasard que la vie d'un blog... Alors que je vous parlais très récemment du Japon avec le roman de Murakami, on apprenait cette semaine la disparition prématurée à 46 ans d'un des géants de l'animation nippone, le metteur en scène Satoshi Kon.

Un auteur vite célébré dans le monde en dépit d'une oeuvre relativement modeste : quatre longs métrages seulement, mais pas des moindres !
En premier lieu, "Perfect Blue" en 1995, un des films d'animations les plus originaux et flippants que j'ai vu.
Quel surprenant thriller animé, d'une maîtrise formelle bluffante à l'ambiance de cauchemar éveillé : polar schizophrénique "sous influence De Palma/Argento/Lynch" selon Les Inrocks qui, pour une fois, ont vu juste...


Même si l'intéressé citait plus volontiers l'écrivain Philip K. Dick et surtout Terry Gilliam, période "Brazil", son film préféré.
À l'origine auteur de manga, Satoshi Kon était venu à l'animation en devenant assistant de Katsuhiro Otomo (Akira) et Mamoru Oshii (Ghost In The Shell), deux génies de la S.F dessinée et animée.
Des influences majeures qui détermineront les bases de son cinéma explorant les frontières ténues entre rêve et réalité.

Prouesse rare dans l'animation, ses films au graphisme hyper-réaliste procuraient souvent le même trouble que certains des meilleurs vrais films du genre (Lynch en tête).

"Millenium Actress" (2001) où deux journalistes revivaient réellement les scènes marquantes de la vie d'une actrice oubliée, et plus encore le délirant "Paprika" (2006) où des scientifiques plongent dans le subsconscient onirique de leurs patients - le concept d'Inception ? - témoignent du haut niveau technique et artistique atteint par leur auteur, et plus généralement de l'animation japonaise.






On n'oubliera pas l'atypique "Tokyo Godfathers" en 2003, conte de Noël moderne à la Capra qui voit trois sans-abris de Tokyo, rejetés par la société, unir leurs forces pour retrouver les parents d'un bébé trouvé dans la rue. Un film tendre et drôle, bourré d'énergie et d'humanité.

L'artiste travaillait à un nouveau long métrage "The Dreaming Machine", mais un foudroyant cancer du pancréas l'a emporté avant qu'il mette la touche finale à ce nouveau rêve, qu'on espère aussi planant que les précédents. Fichue réalité....


Satoshi Kon sur dvdanime et rétrospective sur Télérama.fr et les Inrocks

mercredi 31 mars 2010

DVD-TV. Mon ami Miyazaki

Allez, séance imposée de rattrapage DVD pour ceux qui auraient raté "Ponyo sur la falaise", le dernier Hayao Miyazaki sorti en salles en avril de l'année dernière !

"Dieu vivant au Japon", et sans nul doute le plus grand réalisateur de films d'animation vivant au monde (avec son ami Isao Takahata), ce créateur de génie construit, de film en film, une oeuvre d'une imagination et d'une liberté rares.

Maître de l'émerveillement et des fables transgressives, tout chez lui est susceptible de métamorphoses : les êtres comme les choses, et on y croise des jeunes filles qui vieillissent en un éclair (Le Château ambulant), des aviateurs romantiques à tête de cochon (Porco Rosso), ou des princesses guerrières écolos (Princesse Mononoke). Au spectateur de s'y retrouver...

Fasciné par les machines aériennes, la nature et les héroïnes féminines à fort caractère, il n'enchante pas que le jeune public...
Même si "Ponyo" est son film le plus clairement destiné aux plus petits (vers 5/6 ans), ne le boudez pas pour autant : cette version modernisée et enfantine de La Petite Sirène est d'abord un enchantement pour la beauté de ses couleurs et la fraîcheur de ses jeunes héros.

Ponyo, petite fille-poisson d'un enchanteur sous-marin, irrésistiblement attirée par la surface, croise la route de Sosuke, petit garçon de 5 ans vivant avec sa mère dans une maison au bord d'une falaise, et va tout faire pour rester avec lui, quitte à devoir devenir humaine...

Un festival de couleurs pures, et une apologie de la beauté de la nature qui culmine dans une scène de tempête marine quasi wagnérienne. Assez magique ! Il est vrai que l'ensemble n'atteint toutefois pas le niveau de ses classiques que sont "Le Voyage de Chihiro" ou "Mon Voisin Totoro."


Mais, - et qu'elle en soit remerciée - la chaîne arte dont le site est ici-même propose à partir du lundi 5 avril un cycle de 6 films, parmi les plus beaux, qui culminera le jeudi 8 à 22 h, avec un documentaire exceptionnel consacré à Miyazaki et à ses célèbres Studios Ghibli.

À voir absolument : "Le Voyage de Chihiro", diffusé dès le lundi 5. Son chef-d'oeuvre absolu, son Alice aux Pays des Merveilles à lui, merveilleux conte initiatique inquiétant, surprenant, entre féerie et cauchemar, fulgurant de poésie et d'inattendu.
Quoi de mieux pour s'immerger en beauté dans le monde si peu cartésien d'un si fascinant magicien ?
Cycle Miyazaki en avril sur arte les lundi et jeudi à 20h35 :
Le Voyage de Chihiro : lundi 5 ; Mon Voisin Totoro : jeudi 8. Le Château Ambulant : lundi 12 ; Nausicaa de la Vallée du Vent : jeudi 15. Princesse Mononoke : lundi 19 ; Le Château dans le Ciel : jeudi 22.
La bande-annonce de "Ponyo sur la falaise" :