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jeudi 28 avril 2011

LIVRES. La 4ème de couverture

... Bon, période de Pâques et soleil oblige, voilà encore des éléments qui expliquent que la publication du blog n'avance pas plus en ce mois d'avril.

Et questions idées, voilà que sans vergogne, je rebondis sur un récent débat ouvert par l'excellent blog littéraire ami In Cold Blog : en tant que lecteur, que pensez-vous de la quatrième de couverture ?

Une question à laquelle vous êtes tous invités à répondre pour alimenter le sondage proposé d'abord ici (première version) et ensuite là (version définitive).

En effet, question pertinente en tant que lecteur, régulier ou pas, vous basez-vous sur ce pavé de texte imprimé derrière le livre ? Un texte parfois purement informatif ou biographique, d'autres fois développant le sujet du roman dans ses grandes lignes, rédigé parfois platement, et dans ses meilleurs moments, bénéficiant d'envolées littéraires...

Personnellement, à l'occasion de ce mini-questionnement, je me suis rendu compte que je suis en fait plutôt attaché à cet élément qui peut en agacer certains, qui le jugent superflu, parfois proche du texte publicitaire. En fait, pour des auteurs ou oeuvres connues qui nous sont familiers - stars littéraires, classiques du patrimoine - la quatrième de couverture n'entre pas dans les critères importants qui président au choix du bouquin.

Par contre, lorsqu'il nous arrive de farfouiller dans les étagères de librairies ou bibliothèques et de s'aventurer en terrain vierge, sur quoi se base-t-on pour choisir un roman inconnu de nous ? Le style graphique de la couverture ? La nationalité de l'auteur ? La maison d'édition ? Le bouche-à-oreille ?

J'avoue avoir du mal à imaginer des livres nus publiés sans aucune indication bibliographique, un éclairage rapide du sujet ou un avis critique (même si parfois trop confondu avec un avis publicitaire), tous des éléments normalement présents sur la dite "quatrième" ...












Ainsi, je trouve la quatrième de couverture du roman "Les Corrections," le premier et remarquable livre de l'écrivain Jonathan Franzen, l'exemple d'une quatrième de couverture réussie : dynamique, pertinente, incitative, stylée... voilà qui m'a donné envie de lire ce magnifique roman américain récent.

Quatrième de couverture :

"Et si les enfants ne naissaient que pour corriger les erreurs de leurs parents ? Nos vies familiales ressembleraient alors à des copies surchargées de ratures et de remarques – " faux ", " mal dit ", " à revoir " –, ponctuées de points d’exclamation ou d’interrogation.
Dans le livre de Jonathan Franzen, la famille s’appelle Lambert, mais c’est de l’Amérique qu’il s’agit, de sa manière de vivre, de ses idéaux : un continent entier en train de sombrer doucement dans la folie.
Alfred, Enid, et leur trois enfants – Gary, Chip et Denise – sont les cinq héros de ce roman-fleuve où défilent toutes nos contradictions : le besoin d’aimer et le la guerre conjugale, le sens de la justice et l’obsession des stock-options, le goût du bonheur et l’abus des médicaments, le patriarcat et la révolte des fils, la libération des femmes et la culpabilité de tous.

C’est cela, "Les Corrections" : une " tragédie américaine " dont la puissance balaye tout sur son passage. Mais aussi une comédie irrésistible, un humour qui s’autorise à rire de tout, une férocité sans limites. Et le sens aigu de notre appartenance à la communauté humaine.

Dès sa parution aux États-Unis, en septembre 2001, "Les Corrections" est salué unanimement par la critique comme un des livres phares de ce début de siècle. Il s’est vendu à un million d’exemplaires, après avoir occupé pendant sept mois consécutifs la liste des meilleurs ventes du New York Times.
C’est la première fois qu’un écrivain qui se réclame d’auteurs "littéraires" comme Thomas Pynchon, William Gaddis ou Don DeLillo obtient un tel succès populaire.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Rémy Lambrechts.
"

À l'inverse de ces quatrièmes détaillées, certains éditeurs jouent la carte de la sobriété et de l'allusion, voire du manque pour susciter l'envie... Ainsi, peut-on faire plus court et incisif que ces quelques mots au revers du roman "L'Absolue Perfection du Crime" de l'excellent Tanguy Viel aux Éditions de Minuit ?


Quatrième de couverture :

"Marin, Andrei, Pierre, c'étaient tous des caïds. Et dans ce monde de traîtres, leur disait l'oncle, pour que la “ famille ” survive, il faut frapper toujours plus fort. Alors quand Marin est sorti de prison, lui, le neveu préféré, il a dit : le hold-up du casino, ça nous remettrait à flot..."

Bon, loin de moi l'idée de vouloir vous influencer, puisque le but de ce rapide billet est de vous inciter à répondre au questionnaire-express disponible sur In Cold Blog, un sondage auquel vous pouvez répondre encore jusqu'au 15 mai à venir, tout simplement en cliquant ICI ou en farfouillant dans la liste de blogs à droite, vous y trouverez forcément In Cold Blog.


Je fais confiance à votre curiosité et disponibilité pour aller y faire un tour... Et, qui sait, peut-être même cela ranimera des envies de lecture temporairement assoupies ? Là, c'est juste moi qui parle, je l'avoue.

Tous à vos ordinateurs !

vendredi 10 décembre 2010

MES POCHE SOUS LES YEUX. Un Roi sans divertissement de Jean Giono

C'est la saison des retours... Revoici la rubrique à fréquence très irrégulière "Mes poche sous les yeux" réactivée à cause de (grâce à?) la neige qui s'est abattue sur notre pays depuis la semaine dernière.

De par chez nous, on ne l'a vu qu'un jour ou deux, et puis elle s'en est allée ... en voici d'ailleurs la trace, de modestes photos de ma bonne ville prises par mes soins :

Ce tapis blanc inattendu m'a remis en mémoire un livre où le blanc de la neige joue un rôle primordial, livre dans lequel je suis de nouveau plongé, autrement dit : "Un roi sans divertissement" de Giono, un des romans les plus originaux de la littérature française...

Roman énigmatique fascinant, polar historique atypique, "Un roi sans divertissement" est le premier ouvrage du cycle des chroniques romanesques de l'écrivain de Manosque entrepris après la guerre, et certainement l'un des plus sombres de son oeuvre.

Jean Giono, à tort souvent relégué comme écrivain de la Provence - à cause des films de Pagnol, souvent tirés de son oeuvre - est loin d'être cet "écrivain régionaliste couleur locale" que fut Marcel Pagnol ou un écrivain classique sans histoire aimablement démodé.

Giono est d'abord un grand narrateur à la verve langagière typique du Sud, mais mise au service d'un regard inquiet sur les tourments de la société humaine.

Et avouons qu'il trompe son monde au début de ce récit se déroulant en 1843 dans les massifs alpins du Trièves du sud de l'Isère, dans un XIXème siècle rural plus vrai que nature sous sa plume alerte et ironique.

Extrait : "Frédéric a la scierie sur la route d'Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière-grand-père, à tous les Frédéric. C'est juste au virage, dans l'épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre, je suis bien persuadé qu'il n'en existe pas de plus beau : c'est l'Apollon-citharède des hêtres.."

Début faussement paisible d'une plongée bien noire au coeur du crime et du mal. ... Où un invisible "serial-killer rural" terrorise les villageois en éliminant sans raison ses semblables.
... Où un capitaine de gendarmerie nommé Langlois, à force de ténacité, l'identifiera après quelques années, non sans révéler son sentiment d'ennui récurrent, son attirance pour la chasse, et surtout une étrange fascination pour la beauté du sang d'une oie répandu sur la neige...

Cette trouvaille visuelle et brillante métaphore éclairant le personnage peut justifier à elle seule la lecture de ce livre atypique aux rebondissements imprévisibles.

Une oeuvre à la construction gigogne, où la grande virtuosité de Giono lui permet de jongler avec de multiples narrateurs (hommes, femmes) au gré d'une temporalité éclatée (sur quatre ans, vingt ans, voire un siècle...) qui recompose, comme un puzzle, l'histoire complète.

Mais, captivé par l'atmosphère originale et le déroulement surprenant des évènements, bien malin celui qui s'en rend compte à la première lecture...

Charmé par les sortilèges poétiques et la grande faconde narrative de l'auteur, c'est pourtant un rude voyage en hiver qui attend le lecteur, au long d'un texte qui ne livre pas d'emblée tous ses mystères et pratique la métaphore, ainsi la figure du loup :
''On sent que les loups ce sont des bêtes avec lesquelles on peut s'entendre, sinon avec des paroles, en tout cas avec des coups de fusil".

Une oeuvre qui se refuse à proposer la moindre explication psychologique sur le comportement profond de ses protagonistes, que ce soit le tueur Mr V. ou surtout son (anti) héros Langlois.

Étrange enquêteur qui, au moment d'arrêter le tueur enfin identifié, de représentant de la loi type Maigret chez Simenon se mue en personnage ambigu à la Dostoievski. Et les surprises ne s'arrêteront pas là...

"On ne voit jamais les choses en plein", phrase-clé du livre résumant que tout dans la vie est affaire de point de vue...

Où l'on réalise que cette fable métaphysique témoigne du sombre état d'esprit de Giono au sortir de la guerre et de l'occupation, renforçant son pacifisme et humanisme de base, mais teintés d'une inquiétude lucide sur la nature humaine.
Ne remarque-t-il pas ironiquement : "hiver 43, (1800), évidemment..."

Une oeuvre forte placée sous l'égide de Pascal, lui empruntant sa réflexion : "Un roi sans divertissement ... est un homme plein de misères" pour en faire le titre du livre.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : troublant, pessimiste, hanté par la le mal, le meurtre violent et le monstrueux chez l'homme, "Un roi sans divertissement" est un livre peuplé d'arbres funèbres et d'hommes aussi féroces que des loups qui vous laissera en tête de persistants tableaux de neige et de blanc.
Comme une échappée désolée dans les terres de haute solitude humaine...

Pour terminer, ce roman à lire sans attendre a été adapté au cinéma en 1963 par le cinéaste François Leterrier, sous la supervision de Giono lui-même.

Un film rare, qui, tout en étant moins vertigineux que le livre, en restitue assez bien le climat.

... Entre blanc du décor, rouge du drame et noir de l'inspiration, illustré par la belle et sombre chanson de Brel, "Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient?" écrite pour l'occasion :


disponible chez folio poche et DVD du film chez CinéGénération

fine analyse d"Un roi sans divertissement" sur Magister

première photo du livre et La Rochelle sous la neige : photos Blake.

mercredi 15 septembre 2010

LECTURES D'ÉTÉ (fin). Jonathan Safran Foer

Dernière étape de mes lectures d'été, il serait temps, arrivés à mi-septembre.
Direction New York, mais une "Big Apple" meurtrie par le souvenir du 11 Septembre dont on vient de commémorer le neuvième sinistre anniversaire, avec le roman du jeune Jonathan Safran Foer.

"Extrêmement fort et incroyablement près", un titre compliqué qu'on retient paradoxalement fort bien, pour ce livre mémorable, deuxième ouvrage d'un jeune auteur brillant et aussi un peu agaçant, pur produit de la scène intellectuelle new-yorkaise.
Intellectuel, mais pas du tout hermétique, Jonathan Safran Foer a construit un ouvrage à l'histoire forte, non exempt de certains artifices, mais qu'on peut considérer comme un des romans américains post-11 septembre les plus touchants, avec "La Belle Vie" de Jay McInerney.

Un livre qui épouse le point de vue d'Oskar Schell, enfant surdoué de neuf ans, qui va entreprendre un périple dans New York le jour où il découvre une enveloppe au revers de laquelle est inscrit le mot "Black", et surtout une clé dans le dressing de son père disparu dans les Twin Towers des attentats du "9/11".

Une démarche entreprise comme un long travail de deuil, un récit inventif au charme évident et souvent émouvant.

À l'image de son précoce petit héros (inventeur, génie en mathématiques, pacifiste, collectionneur en tout genre dont les souvenirs des Beatles) "Extrêmement fort et incroyablement près" est un livre multi-facettes, à la forme déstructurée interactive : typographie chamboulée (mots corrigés en rouge), courrier, pages de photos, codes d'accès divers... plutôt inventive.
Mais sans que ces fantaisies éditoriales n'apparaissent comme des gadgets gênant la lecture ou n'entravent l'empathie éprouvée envers ce touchant petit garçon, obstiné à résoudre la disparition de son père.

Extrait :
"C'était toujours papa qui venait me border, il racontait des histoires magnifiques, on lisait le New York Times ensemble, et des fois il sifflait "I Am the Walrus" parce ce que c'était sa chanson préférée, alors qu'il ne pouvait pas expliquer ce qu'elle voulait dire, à ma grande frustration.
Quand papa était venu me border ce soir-là, la veille du pire jour, je lui avais demandé si le monde était plat, si c'était une plaque sur le dos d'une tortue géante".

Un roman qui permet aussi à son auteur de dresser le tableau d'une ville meurtrie en quête d'espérance.
Parti dans une véritable quête, Oskar ira, malgré ses nombreuses peurs et phobies, à la rencontre des nombreuses familles "Black" de la ville, adultes un peu tristes ou perdus, et souvent moins lucides et matures que lui.

Au bout du chemin, la révélation de l'histoire de sa famille, composée d'une mère présente-absente, une fantasque grand-mère et un grand-père mystérieusement muet.
La douleur des racines familiales : un thème déjà au coeur de "Tout est illuminé", le premier roman de Safran Foer, qui se double ici d'un très touchant hommage d'un fils envers son père.

Toutes ces évidentes qualités ne m'empêchent cependant pas de regretter l'aspect artificiel de certaines réflexions et "pensées profondes" d'Oskar, qui font un peu pensées d'adultes mises dans la bouche d'un enfant :
"J'avais lu le premier chapitre d''Une brève histoire du temps" de Stephen Hawking quand papa vivait encore et ça m'avait collé des semelles de plomb incroyablement lourdes de lire à quel point la vie est relativement insignifiante et que (...) mon existence n'a pas la moindre importance".

... Et mes dernières réserves porteront sur de gênantes similitudes avec un ouvrage précédent, l'excellent "Le Bizarre incident du chien pendant la nuit" (2003) de Mark Haddon où le monde était déjà vu à travers les yeux d'un enfant différent, autiste ici, et la même abondance de notes, photos, cartes dans la structure éditoriale du livre. *

* de façon moins marquée, on pense aussi un peu à "La Maison des Feuilles" (2002) de Mark Danielewski, sommet du livre post-moderne, pour la similaire construction "expérimentale" avec ses audaces typographiques, photographiques, fantastiques, mais le sujet n'est pas comparable...

Bon, même si ce n'est pas très beau de copier sur ses confrères, Monsieur Safran Foer, on recommandera tout de même la lecture de votre livre attachant quand même, bientôt adapté au cinéma, tombeau littéraire inspiré, hommage cathartique à toutes ces victimes tombées des tours.

Et avant de voir son improbable adaptation par Hollywood avec Sandra Bullock (!) dans le rôle de la mère et aussi Tom Hanks, murmure-t-on, accompagnez donc Oskar dans son touchant périple.
Rien que pour la vibrante émotion éprouvée aux toutes dernières pages, il faut lire ce singulier roman.












Extrêmement fort et incroyablement près, Éditions de l'Olivier, 2006 et Points Seuil, 2007, 544 pages, 7,60 €

À lire également : Tout est illuminé, Éditions de l'Olivier, 2003 et Points Seuil, 2004, 416 pages, 7,10 €

Voilà, les "Lectures d'été" c'est fini. Mais on n'a pas fini de parler livres ici, n'ayez crainte...

jeudi 2 septembre 2010

LECTURES D'ÉTÉ. Joseph Boyden

Nouvelle et avant-dernière étape de mes chroniques livres lus les étés passés. En l'occurrence, un de mes meilleurs souvenirs de lecture, dû à l'écrivain Joseph Boyden :


Avec son premier livre "Le Chemin des Âmes", ce jeune auteur canadien avait frappé très fort.
Impossible d'oublier ce roman à la force d'évocation rare, périple âpre et inspiré sur la guerre de 14/18 vécue aux côtés d'Amérindiens engagés dans l'armée canadienne partis sur les sentiers de la gloire et happés dans la folie meurtrière que fut ce premier conflit mondial.

"Un roman brillant et sombre à la fois. Il vous fera peut-être souffrir, mais ça en vaut véritablement la peine. Irrésistible."
C'est le grand auteur américain Jim Harrison, qui a salué ainsi les premiers pas de son jeune confrère...
Étonnant qu'un roman si maîtrisé, d'un souffle épique constant soit en fait le premier ouvrage de ce jeune auteur, par ailleurs aux origines multiples (écossaise, irlandaise et amérindienne, de la tribu des Cree).

Un livre à la construction originale alternant deux récits croisés : d'un côté, le plongeon dans les horreurs de la guerre de Xavier et Elijah, chasseurs indiens mués en tireurs d'élite de leur section ; de l'autre, durant le voyage qui les ramène chez eux, le récit de l'histoire familiale par Niska, vieille indienne venu accueillir celui qu'elle croyait être Elijah, en fait son propre neveu Xavier porté disparu, malade et détruit par la guerre.

Au fil de l'eau de cette lente traversée en canoé prend vie un somptueux hommage à la mémoire de ces combattants oubliés, rayés de la mémoire de la Grande Guerre et de l'histoire du Canada.
Et surtout, un des plus puissants romans ressuscitant au plus vif l'enfer des tranchées, la routine terrible des tueries quotidiennes successives, le cauchemar des champs de bataille, surtout l'effroyable bataille de Vimy en 1917.

Extrait
:
"Je dirais aux anciens les choses étranges que j'ai vues (...) les patrouilles, la nuit, quand on se faufile comme un renard pour aller réparer des fils de fer et nettoyer les cratères ennemis, et les obus, qui arrivent en sifflant de nulle part, un beau matin, pour arracher les bras, la tête, les jambes de l'homme auquel vous parliez la veille."

Plus encore que la violence des combats, Boyden décrit dans un style ample et incarné la logique guerrière qui fait disparaître un peu plus chaque jour l'humanité des combattants, le goût du sang qui s'empare d'eux, le basculement dans la folie meurtrière que vit le farouche Elijah, comme passé de l'autre côté de l'humanité :

"Alors McCaan s’emploie à bander la plaie, mais nous savons tous que ça ne sert à rien. Je me penche sur le visage de Sean Patrick et je plonge mes yeux dans les siens : il me répond par un regard de pure terreur.
Moi, je souris pour le rassurer, lui faire comprendre que bientôt il sera sur le long chemin où il ne connaîtra plus la peur ni la douleur, le froid ni la pluie. Je vois que sa terreur recule un peu, en même temps que la lumière s’éteint dans ses yeux"
.

Un vrai "Voyage au bout de l'Enfer" littéraire, éprouvant mais magnifique, qui devrait vous hanter durablement.
Voici un futur classique, réquisitoire magistral contre la déshumanisation engendrée par la guerre et vibrant hommage d'un auteur à son peuple, inspiré par l'expérience passée de son grand-père.
Sitôt refermé ce "Chemin des Âmes" - à lire toutes affaires cessantes, S.V.P. - sachez que son auteur a aussi publié un très beau recueil de nouvelles "Là-haut vers le Nord", dépeignant le quotidien des Amérindiens, vivant dans leurs réserves entre débrouilles, désoeuvrement et espoir malgré tout.

Sans oublier de mentionner un deuxième roman "La Saison de la solitude" en 2009 que je n'ai pas encore lu, mais ça ne saurait tarder. Car Joseph Boyden est un talent à surveiller de très près désormais...












Le Chemin des Âmes, Albin Michel, 2006 et Livre de Poche, 2008, 480 pages, 6, 95 €

À lire également : Là-haut vers le Nord, Albin Michel, 2007 et Livre de Poche, 2010, 320 pages, 6, 50 €

jeudi 26 août 2010

LECTURES D'ÉTÉ. Haruki Murakami

On contine le petit tour d'horizon de souvenirs de lectures estivales passées. Cette fois, un arrêt au Japon avec le fascinant roman "Kafka sur le rivage" du maître zen Haruki Murakami.

Le livre le plus célèbre de son auteur, publié en 2003 et dont je me rappellerai longtemps les circonstances de sa lecture, si vous me permettez de parler quelque peu de moi.
Et pour cause : ce fut un des bouquins dévorés pendant un mois d'août 2006, lors d'une longue convalescence forcée, suite à presque un mois d'hospitalisation. Un contexte qui aurait pu me faire prendre en grippe ce roman pour longtemps.

Que nenni ! La lecture de cette histoire étrange au climat surprenant et onirique est un des rares bons souvenirs d'une période par ailleurs pas bien marrante... Qui sait même si cette plongée dans cet univers singulier, typique de l'imaginaire de cet auteur unique, n'a pas favorisé mon rétablissement ultérieur ?

Difficile de résumer l'argument de "Kafka sur le rivage." On dira juste que ce roman initiatique fantastique nous entraîne aux côtés de Kafka Tamura, un adolescent fuyant une terrible prophétie paternelle en se rendant sur l'île de Shikoku.

Extrait :
"Avant de quitter la maison, je n'ai pas pris que du liquide dans le bureau de mon père. J'ai aussi pris un petit briquet ancien en or (j' aime bien sa forme et son poids dans ma main) et un couteau pliant bien pointu.

Le manche est recouvert de peau de daim, et, avec sa lame de douze centimètres de long, il est plutôt lourd. Mon père a dû l'acheter lors d'un de ses voyages à l'étranger.
Je récupère aussi dans un tiroir une solide lampe de poche qui éclaire bien. Ainsi que des lunettes de soleil Revo aux verres bleus, pour dissimuler mon âge."

Un périple étrange aux confins du réél, durant lequel il croisera Nakata, vieil homme amnésique ou encore un bibliothécaire androgyne philosophe. Après une suite d'événements surprenants, dans une impénétrable forêt ouvrant sur le monde des esprits, le jeune garçon ira enfin comme à sa propre rencontre... Pour apprécier toute la beauté de ce conte baroque et poétique, il faut accepter d'abandonner toute logique, de perdre ses repères cartésiens, et refuser de vouloir tout comprendre.

Vous ne vous étonnerez pas alors que le vieil homme converse tout naturellement avec les chats (!), que nos compères assistent à une pluie de poissons tombés du ciel (!!), ou que l'on puisse faire l'amour avec une revenante...
Ainsi, comme l'Alice de Lewis Carroll suivant le lapin blanc sans savoir où il l'entraîne, vous serez littéralement envoûtés par ce climat surréaliste à la mode asiatique.

Où tout l'art de Murakami consiste à porter le regard de côté et transmuer la quotidienneté de la vie en rêverie métaphorique, empreinte d'une certaine mélancolie et aussi d'une belle sérénité face aux grands questionnements existentiels.

Une vision typique du shintoïsme, reliant les êtres et les choses dans l'univers, les vivants et les morts, qui n'est pas sans rappeler l'univers de transgressions et de métamorphoses permanentes, entre émerveillement et effroi, d'un certain Miyazaki, autre génial créateur nippon.

Si "Kafka sur le rivage" est considéré par beaucoup comme son chef-d'oeuvre, ne vous privez pas d'aller à la rencontre du reste de son oeuvre séduisante, parfois déconcertante avouons-le, mais toujours attachante et que je n'ai pour ma part pas complètement explorée.

Dans des romans plus urbains comme "La Ballade de l'impossible" ou "Le Passage de la nuit" ou ses recueils de nouvelles, absurdes et énigmatiques comme "Après le tremblement de terre" ou "L'éléphant s'évapore", Murakami exprime avec ce mélange de distance et de sensibilité qui fait sa patte (de chat) toute la mélancolie et l'étrangeté de nos existences.

Un auteur épris de culture occidentale, Fitzgerald ou Raymond Carver, de classique, de jazz et de pop - il cite souvent les Beatles - portant sur nos préoccupations contemporaines, "l'ultra-moderne solitude" surtout, un regard si oriental.

Si le voyage vous tente, n'attendez pas que cet artiste authentique soit sacré prix Nobel, une rumeur qui court chaque année. Passez donc sans hésiter de l'autre côté du miroir, de belles émotions vous sont promises...


















Kafka sur le rivage, Belfond, 2003 et en poche chez 10/18, 640 pages, 8, 90 €

Dernier livre paru : Saules aveugles, femme endormie publié chez 10/18, 503 pages, 8, 10 €

vendredi 20 août 2010

LECTURES D'ÉTÉ. Colum McCann

Deuxième étape de ma rubrique sur les livres lus les étés passés. Un souvenir fort de lecture avec le meilleur roman, à mes yeux, d'un des plus brillants auteurs contemporains, l'Irlandais Colum McCann.
"Les Saisons de la Nuit" de Colum McCann, publié en 1998, est le deuxième grand roman de Colum McCann, l'auteur de "Danseur", un écrivain de la race des "raconteurs d'histoire", formule qu'il se plaît souvent à raconter en entretien, mais rigoureusement exacte.
Un auteur qui a le goût des histoires humaines fortes portées par une prose inspirée, parfois âpre, mais d'un souffle romanesque constant.
Ainsi, "Les Saisons de la Nuit" est le portrait, du début du XXème siècle jusqu'à nos jours, d'une famille ouvriers américains. C'est surtout un roman explorant avec une force rare l'époque des terrassiers oeuvrant à l'édification des tunnels du métro sous l'East River...
... et dans sa partie contemporaine, un récit qui plonge dans la (sur)vie au jour le jour de sans-abri terrés au fonds de ces mêmes tunnels de Riverside Park.
Deux parties distinctes, symbolisée pour l'une par Nathan Walker, jeune manoeuvre de 19 ans en butte au racisme ordinaire des années 20, et pour l'autre, par un mystérieux SDF surnommé Treefrog.
"Seigneur, j’ai pas vu un coucher de soleil depuis que j’suis descendu là. J’suis tellement au fond du trou, quand je lève les yeux, je vois que le fond..."
Deux parties distinctes, mais parallèles et complémentaires qui révèlent au grand jour l'ingratitude d'une Amérique envers ceux qui oeuvrèrent à la bâtir.
Un grand livre sur la marginalité urbaine et la solitude, un voyage sombre et parfois éprouvant, mais toujours illuminé par une écriture inspirée, poétique et vibrante.
Extrait :
"Rhubarbe Vannucci et Sean Power installent une cage à pigeons sur le toit de l’immeuble de Vannucci dans le Lower East Side. Il y a eu des vols, récemment, alors Vannucci a plongé ses pigeons dans des bacs de teinture éclatante qu’il s’est procuré dans une fabrique de vêtements.
Il les a trempés entièrement, sauf la tête. Même le dessous des ailes a absorbé la couleur. Ils s’ébattent dans le ciel avec leur plumage d’un orangé violent. Ainsi, n’importe qui dans le quartier peut immédiatement reconnaître un pigeon Vannucci. On dirait des pelures d’orange fendant les cieux de Manhattan..."
Une oeuvre forte qui témoigne du regard fraternel constant de McCann et de son goût pour les existences autres, hors des conventions, déclassés, exilés, bourlingueurs, artistes (Danseur, sa bio romancée de Rudolf Noureev, gros succès de librairie)...
Un grand talent qui sait restituer tout le poids des existences vécues.
Avouons cependant que McCann prenait dernièrement comme des "trucs d'écrivain" et que ses deux derniers romans (Zoli et Que le vaste monde poursuive sa course folle), quoique toujours beaux, m'ont paru trop ambitieux et trop construits, moins spontanés.
Mais son talent était évident dès "Le Chant du Coyote", son premier roman qui met en scène les relations pudiques et gênées d'un père, routard irlandais instable, et de son fils, deux individus comme empêchés par leur liens personnels et l'histoire famililale.

Un beau roman d'atmosphère qui témoigne surtout que Colum McCann était déjà un écrivain possédant une voix, la singularité d'un regard solidaire mêlée à celle d'un styliste et narrateur inspirés. Une voix à découvrir, si ce n'est déjà fait, sans tarder...



















Les Saisons de la Nuit, Belfond, 1998, réédité en 2007 et en 10/18, 322 pages, 7 €
Le Chant du Coyote, Belfond 1995, et en 10/18, 290 pages, 6 € 60