Si l'actualité cinéma ne m'inspire guère ces temps-ci, la semaine du mini-festival Télérama est du coup tombée à pic. Du 19 au 25 janvier on pouvait en effet (re)voir une sélection de films projetés dans les salles de ciné partenaires de l'hebdo culturel sur tout le territoire. De par chez moi, je suis donc allé découvrir deux films qui m'avaient échappé en 2010...
D'abord "Dans ses yeux", film-surprise de l'argentin Juan José Campanella qui fut l'un des mieux accueillis l'an dernier par le public et la critique - à part Les Cahiers du cinéma, mais qui se soucie de leur avis ? - également récompensé de l'Oscar 2010 du film étranger. À juste titre, car c'est un beau moment de cinéma que ce film constamment passionnant et chaleureux.
L'acteur Ricardo Darin (déjà apprécié dans Les Neuf Reines) y est Benjamin Esposito, un enquêteur judiciaire à la retraite qu'une ancienne affaire, le meurtre atroce d'une jeune femme, hante depuis 1974 et qui s'efforce d'exorciser le passé sous la forme d'un roman qu'il tente difficilement d'écrire.
Un peu comme le journaliste obsessionnel du "Zodiac" de David Fincher, Benjamin s'accroche à son enquête autant pour l'élucider que pour tenter de réécrire sa vie.
"Dans ses yeux"est un film à la construction sophistiquée, entre passé et présent, dans lequel pourtant jamais on ne se perd qui est autant un film dit "policier" qu'un mélo inspiré et une pertinente interrogation sur ce qu'on fait de sa vie...
La valse/hésitation de Ricardo/Benjamin et de sa supérieure Irene, jeune juge campée par la superbe Soledad Villamil forme un magnifique duo, couple balloté par l'Histoire et la justice, le temps et les regrets, coeur battant au frémissement touchant de ce film mêlant subtilement les genres.
Des dialogues vifs et un humour ironique régulier font de ce film caractérisé par une constante humanité une belle réussite peuplée de personnages attachants - savoureux Guillermo Francella en greffier ivrogne attachant - renforcé d'un arrière-plan politique éclairant sans équivoque sur la dictature argentine de l'époque.
En somme, un vrai morceau de cinéma de belle tenue qui confirme bien qu'Hollywood n'a plus depuis longtemps le monopole du grand cinéma romanesque de qualité.
Mon second film rattrapé est un film d'animation, français de surcroît, "L'illusionniste" que l'on doit à Sylvain Chomet déjà responsable des "Triplettes de Belleville" d'heureuse mémoire.
Avec ce nouveau long métrage, il rend hommage au grand Jacques (Tati) en adaptant un scénario inédit écrit à la fin des anées 50 mais jamais tourné par ce dernier.
Hommage affectueux qui prouve l'attachement profond que témoigne ce réalisateur à l'auteur de "Mon Oncle", "L'Illusionniste" est un film d'artisan ouvragé avec patience (sept ans de travail) et délicatesse.
Avec comme personnage principal Tatischeff, un artiste de musical-hall à la silhouette bien connue, qui ne remplit plus les salles avec ses lapins blancs et décide de tenter sa chance à Londres puis en Écosse, "L"Illusionniste" est certainement un des films d'animation les plus mélancoliques jamais réalisés.
Hommage aux artistes anonymes du music-hall auxquels le public moderne a tourné le dos, c'est une fable douce-amère, quasiment muette où l'enchantement du graphisme, des décors et des couleurs pastels atténue la profonde tristesse du propos.
Regard tendre de Chomet qui recrée avec amour une Écosse de lacs et de petites routes perdues dans les montagnes et une ville d'Edimburgh plus vraie que nature, biscornue, chatoyante, intemporelle. Un vrai travail d'orfèvre.
C'est dans ce cocon faussement douillet que vont se nicher notre artiste flanquée d'une naïve jeune fille qui s'est entichée de ce qu'elle prend pour un vrai magicien. Le retour sur terre sera rude et la fin du film assez émouvante.
Fable tendre plutôt contemplative, le film souffre peut-être d'un scénario assez minimal mais compense cet écueil avec l'extrême délicatesse de son atmosphère, son humour tendre souvent bouffon (un certain lapin!) sans omettre son hommage évident au "Feux de la Rampe" de Chaplin, tourné à la même période où Tati écrivit son histoire.
Les inconditionnels du grand Jacques y prendront un plaisir évident mais ce petit bijou subtil ravira ceux pour qui le cinéma d'animation peut aussi être du vrai cinéma et pas juste un divertissement pour les têtes blondes...
Non, les Chroniques de Blake ne sont pas désactivées, juste un peu en sommeil en cette période. Mais avant la mise à la trappe de 2010, un dernier p'tit bilan sur l'année écoulée côté ciné.
Une année qui n'a pas vraiment tenu ses promesses selon moi. Où les derniers-nés des grands noms étrangers (Shutter Islandde Scorsese, Ghost Writer de Polanskilire la chronique, Social Networkde Fincher lire la chronique) m'ont, à des degrés divers, relativement déçu, sans oublier le dernier Terrence Malick toujours pas sorti.
Où le cinéma français ne m'a pas, sauf deux exceptions notables, semblé bien en forme à l'image d'un Gainsbourg/Sfar assez faiblard. Mais on trouvera tout de même quelques raisons de croire encore au pouvoir du grand écran, d'autant que je suis loin d'avoir tout vu, d'ailleurs qui l'a fait ? Et je répète que ce ne sont pas forcément "The best movies in 2010", juste un choix de films que j'ai apprécié.
10. "Achille et la tortue" de Takeshi Kitano
Un film inattendu ici car vu tardivement en rattrapage, et que je suis loin d'être un fana du cinéma Kitanesque. Mais y a t-il plus original et déroutant que ce portrait d'un individu férocement persuadé d'être un vrai peintre ?
Une quête absurde de l'idéal artistique, hilarante et effrayante, où Kitano distille un mélange d'ironie méchante et de tendresse détonnant.
Visuellement splendide, anti-conformiste et douce-amère, cette irrésistible fable aux airs de Kaurismaki version nipponne est une surprise de tous les instants.
On triche un peu (le film date de 2009) mais n'ayant pas eu l'honneur d'une sortie en salles, le premier film de Duncan Jones n'a été visible en DVD qu'en 2010.
Injustice totale, car cette fable de science-fiction, autant métaphysique que spatiale est l'un des meilleurs films récents d'un genre pas si bien servi ces temps-ci.
Autant hommage esthétique aux films S.F. des années 70 que réflexion sur l'identité et la solitude humaine, ce "petit" film signé du rejeton Bowie a tout d'un futur classique.
Une réussite formelle et scénaristique, servi par le talent de Sam Rockwell, un huis clos intersidéral et existentiel, aussi attachant qu'il fait réfléchir sur notre condition humaine.
Mon documentaire préféré de l'année et l'un des films sur le travail le plus respectueux et pertinent sur le sujet.
Cette plongée dans les affres d'une entreprise de lingerie confrontée à sa possible mais difficile reprise en coopérative d'employés remplace tous les discours oiseux sur le sujet.
Mariana Otero tend un regard constamment chaleureux mais amer sur ces victimes de l"horreur économique" que nous sommes tous potentiellement. Sans manichéisme ni apitoiement, un grand film politique tout simplement.
8."Le Braqueur" de Benjamin Heisenberg L'ovni de l'année : un "petit" polar autrichien intrigant, portrait d'un vrai homme-mystère, marathonien acharné et braqueur récidiviste.
Une course éperdue en quête de liberté filmée avec une radicalité frisant l'austérité mais d'une rigueur et d'une tension permanente constamment fascinantes.
La révélation d'un acteur, Andreas Lust, ainsi que d'un réalisateur Benjamin Heisenberg, à l'image du renouveau actuel du cinéma allemand à suivre attentivement.
7. "Les Amours imaginaires" de Xavier Dolan Brillant ET agaçant, poseur ET talentueux, superficiel ET profond, "Les Amours Imaginaires"est une parfaite bulle de cinéma pop stylisé au raffinement formel constant et confirme le tempérament du jeune québécois Xavier Dolan.
Brôdant sur l'éternel trio amoureux et la fixation amoureuse sans espoir de retour, le jeune réalisateur s'impose en styliste pop faussement frivole, voire hilarant et secrètement touchant.
Un film aussi indispensable qu'un titre à la mode : envahissant mais irrésistible. Dolan ou un talent insolent à suivre.
Mon seul film français de la sélection, mais le film qui met presque tout le monde d'accord en 2010, critiques, cinéphiles et grand public.
Impossible de rester de marbre face à la dignité de ce film qui ne restitue pas seulement le martyre des moines de Tibhirine, mais interpelle chacun sur les valeurs qui fondent son parcours de vie.
Rajoutez-y une réalisation épurée à hauteur d'homme et une interprétation collective en état de grâce, vous tenez là l'un des succès mérités de l'année et le meilleur film du souvent inspiré Xavier Beauvois.
5. "Mother" de Bong Joon-Ho
Avec "Mother", le coréen Bong Joon-Ho poursuit son impeccable parcours et renoue un peu avec le climat de son génial polar "Memories of Murder". Ménageant à nouveau ce mélange de genres et ces ruptures de ton qui sont sa marque (thriller, mélo, burlesque, dramatique), ce metteur en scène inspiré orchestre un sacré voyage émotionnel porté par l'interprétation intense de son actrice Kim Hye-ja.
Une maestria narrative au service d'un regard impitoyable sur le parfois terrifiant lien mère-fils. Un déjà grand auteur du cinéma mondial.
Une des belles surprises de l'année. Avec cette deuxième oeuvre, le réalisateur argentin Juan José Campenella réussit un bel exemple de cinéma romanesque de qualité dont Hollywood semble souvent avoir perdu le secret.
Entre enquête policière, mélo touchant et exploration du passé douloureux d'un pays, un film passionnant et humain porté par ses chaleureux interprètes, Ricardo Darin et Soledad Villamil élu "plus beau couple cinéma de l'année."
3. "Inception" de Christopher Nolan Joie : un des gros blockbusters de l'année avec la star Dicaprio est un grand film cérébral à la constante beauté formelle, mariage improbable de l"action movie" spectaculaire et du film conceptuel ! Rien d'étonnant : Christopher Nolan, brillant auteur de l'Hollywood actuel (Le Prestige, The Dark Knight) est aux commandes et poursuit dans ce récit-gigogne sur les rêves sa réflexion obsessionnelle sur la perception de la réalité ou la manipulation mentale. Un cinéma d'illusionniste aux airs de labyrinthique virée en grande roue, que même une surenchère évidente de fusillades ne parvient pas à me gâcher. En fait, un de mes purs plaisirs ciné de l'année !
2. "Poetry" de Lee-Chang-Dong Film humaniste à la beauté grave, magnifique portrait de femme, portrait inquiet d'une société en perte de repères, attachante quête de sens malgré la dureté du monde, le dernier et plus beau film du coréen Lee Chang-dong est loin d'être seulement un film sur l'apprentissage de la poésie par une vieille dame méprisée par son entourage. Une oeuvre juste et sensible, illuminée par la prestation de l'actrice Yun Hung-hee. Un film qui, malgré toute la douleur qu'il met à jour, appelle à un paradoxal amour de la vie et renforce notre confiance dans le cinéma.
AND THE WINNER IS :
1."Bright Star" de Jane Campion
Et le premier film que j'ai vu en janvier 2010 se retrouve de façon étonnante à la première place de mon palmarès. Étonnant, car étant loin d'être fou des films en costumes, peu familier du poète John Keats et Jane Campion n'étant pas spécialement ma réalisatrice préférée, "Bright Star" ne faisait pas figure de favori au départ.
Mais comment nier la beauté d'un film en état de grâce à la constante sensibilité ? Une oeuvre sensuelle et vibrante de vie, malgré sa fin tragique inéluctable. Un "film d'époque" jamais académique, où la photographie d'un chef-opérateur inspiré (Craig Fraser) et la beauté plastique sont juste au service de la naissance de l'amour et de la célébration de la vie.
Acteurs inspirés : Ben Whishaw, fougueux et fragile, très juste Abbie Cornish aux faux airs de Nicole Kidman. Juste une histoire romanesque intime sans mièvrerie qui touche au coeur et bouleverse durablement. Et parfois, l'émotion ressentie au cinéma ne s'explique pas totalement. Si vous ne l'avez pas vu, courez vite vous réchauffer aux feux de cette étoile brillante.