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jeudi 29 décembre 2011

LE CINÉ DE CORÉE. Oki's Movie et Ha Ha Ha de Hong Sang-soo

Avant de terminer sur le traditionnel Top cinéma qui va clore 2011, un petit billet à l'occasion de la sortie récente d'Oki's Movie, sur un cinéaste dont on a pu voir deux films cette année, le coréen Hong Sang-soo.

Un peu vite catalogué "Rohmer coréen" par une critique assez paresseuse, le cinéma en liberté de Mr Hong brode en expert d'éternelles et réjouissantes variations autour de trois éléments : le cinéma, l'alcool et les relations amoureuses. Mais chez cet hyper-sensible, les deux premiers ne sont que là pour exalter ou se remettre des dernières.

Les étudiants en cinéma, critiques ou professeurs qui peuplent ses films ont beau faire étalage de leur savoir cinématographique ou s'affronter verbalement lors de dîners copieusement arrosés d'alcool de riz (soju), la recherche de l'amour guide le moindre de leurs gestes : les indécisions de l'amour, l'amour imprévu, l'amour sublimé, l'amour perdu.

Derrière la peinture caustique du petit milieu du cinéma d'auteur et universitaire, ces éternels étudiants, réalisateurs égotistes ou professeurs enseignant un art bien fragile, sont autant de séducteurs anti-héros et immatures sentimentaux.

Marivaudages et méprises en série sont autant les ressorts drolatiques de ces chroniques malicieuses et arrosées que témoignant de la confusion profonde et sentiment d'inéquation au réel qui caractérise ses maladroits protagonistes qui nous ressemblent en fait pas mal.
Hong Sang-soo a, de plus, le grand mérite de faire preuve d'une belle ambition narrative, tressant les fils de plusieurs récits et bousculant la temporalité. Une malicieuse virtuosité de raconteur d'histoires qui nourrit ces deux films de couleurs différentes.

Ainsi, Ha Ha Ha qui raconte le séjour de deux trentenaires dans la même ville au même moment et amoureux des mêmes femmes, est-il un sommet de burlesque sentimentalo-cruel qui voit nos deux compères, souvent versatiles ou goujats, perdre des plumes au combat amoureux, les femmes plus idéalistes ou plus intègres bénéficiant du regard conquis d'un cinéaste admiratif de l'éternel féminin. Un petit bijou tragi-comique, stimulant et revigorant.

"Ha Ha Ha" (Corée du Sud, 2010) Sorti le 13 mars 2011. Durée : 114 mn. ♥♥♥♥
Réalisation et scénario : Hong Sang-soo.
Avec : Kim Sang-Kyung, Moon So-ri, Jun Sang-yu.
à lire sur benzine


Sorte de pendant d'hiver à ce film estival, le récent Oki's Movie, moins ouvertement cruel, a une tonalité plus tendre et est composé de 4 courts films : quatre variations sur une même histoire, mettant en scène les mêmes personnages (joués par les mêmes acteurs) et leurs hésitations amoureuses.
Film conçu dans la foulée de l'inspiration et à la structure à sketchs improvisée durant le tournage, ce film d'hiver (la neige et le froid y jouent un grand rôle) suit les pérégrinations de deux étudiants (fille et garçon) en cinéma et leur professeur.

Amoureux tous deux de la jeune femme, les deux hommes ont beau s'opposer sur des questions éthiques et esthétiques à des époques différentes, le coeur de leur rivalité/admiration, c'est leur relation changeante et mutuelle avec la belle Oki. Laquelle expose dans le "dernier-film-dans-le-film", le plus beau, sa relation à un an d'intervalle avec chacun d'entre eux.

Malgré l'aspect exercice de style-expérimental du film, une douce émotion, voire tristesse, naît de cette évocation désabusée d'un amour de jeunesse inabouti.
Et de ces artistes en devenir conscients des limites de leur art et doutant de l'intérêt de pratiquer un cinéma d'auteur confidentiel à l'avenir plus qu'incertain.

Pétri de doutes et d'incertitudes dans son propos, avec ce joli doublé filmique, Hong Sang-soo, paradoxalement, témoigne d'une belle santé, capable de perpétuer ses éternelles préoccupations de cinéaste tout en les renouvelant d'une nouvelle approche créative.
Raison de plus pour fréquenter sans réserve son cinéma accueillant et attachant :



"Oki's Movie" (Corée du Sud, 2010) Sorti le 7 décembre 2011
♥♥♥
Réalisation et scénario : Hong Sang-soo. Chef-Opérateur : Park Hongyeol. Lumière : Yi Yuiheang. Montage : Hahm Sungwon. Musique : We Zongyun. Production : Jeonwonsa Film Co. Distribution France : Les Acacias. Durée : 80 mn.

Avec : Lee Sun-kyun (Jingju) ; Yu-mi Jeong (Oki) ; Sung-Keun Moon (Professeur Song).
Lienà lire sur benzine

mardi 6 décembre 2011

LE CINÉ ANIMÉ. Le Tableau de Jean-François Laguionie

Une séance ciné qui nous emmène aussi au musée, ou plutôt, dans l'atelier du peintre, avec le film "Le Tableau", petite merveille animée qui ne devrait nullement rester caché derrière l'arrivée des habituels blockbusters enfantins de Noël.

Rêverie créative autour d'un tableau inachevé dont les personnages vivent leur vie propre mais aussi lumineuse métaphore sociale, on doit ce réjouissant film au discret mais talentueux Jean-François Laguionie, auteur de "L'Ile de Black Mor", un des trois mousquetaires (ils étaient plutôt quatre, je sais) du renouveau de l'animation française avec Michel Ocelot et Sylvain Chomet.

Un talent à la hauteur de ses ambitions, l'initiation au monde de la peinture, brillamment relevé. "Le Tableau" est d'abord un enchantement visuel d'une grande beauté plastique et personnelle (graphisme et personnages stylisés aux angles aigus, couleurs éclatantes, animation limpide) réussissant à s'adresser autant aux plus jeunes - à partir de sept ans - qu'à séduire les plus grands.

Car son scénario est d'une belle pertinence qui dresse une métaphore censée de la société à travers celle de ses personnages au statuts différents : les terminés (Toupins) qui s'arrogent le pouvoir contre ceux qu'ils jugent inférieurs car inachevés (Pafinis), encore plus contre les vrais intouchables que sont les à peine esquissés (Rufs), de véritables damnés réprouvés.
Ramo jeune favorisé s'opposant au système, accompagné d'une Pafinie la pétulante Lola, ainsi que de Plume un Ruf méprisé, décide d'aller retrouver le peintre afin qu'il termine son oeuvre et apaise leur monde.

Si la situation et le public enfantin d'abord visé peuvent faire craindre un certain manichéisme, pourtant nulle trace ou presque à l'écran, Laguionie dévidant le fil de sa fable inventive comme un magicien-conteur au sommet de son art.
Élégante, tendre et ludique, sa balade dans le monde des pigments et des gouaches est d'un tempérament poétique et rêveur, aussi lumineuse dans son initiation sans didactisme aux courants picturaux de l'histoire de l'art (abstraction exceptée) que légère dans son appel à la tolérance et au respect mutuel.








Doux et classiques, mais sans trop de gnan-gnan, ses petits personnages ne sont pas sans défaut : Ramo est ouvert mais montre sa "supériorité", Ruf pessimiste et aigri, Lola vive mais indépendante, chacun devant dépasser ses propres préjugés, mais leur curiosité (et l'amour) seront là pour y remédier.

L'équipée de la petite troupe découvrant le monde (un peu comme celle de Toy Story, tiens), à la recherche de leur créateur et passant de tableau en tableau, devient alors une vertigineuse ballade dans l'espace d'une virtuosité technique rare, leurs tribulations paraissant plus en relief que bien des films en 3D injustifiés : formidable rendu des volumes et matières opposé au côté plat du monde pictural.

Une échappée malicieuse passant d'un tableau guerrier à un carnaval vénitien, sarabande festive où l'on reconnaîtra dans les toiles diverses du peintre autant de jolies références à Picasso, Cézanne, Matisse ou Chagall que dans cette odyssée au charme intemporel un clin d'oeil au romantisme du cinéma de Marcel Carné ou à la douceur humaniste de l'univers de Paul Grimault (Le Roi et l'Oiseau) avec lequel Laguionie, jeune animateur, apprit le métier à ses côtés.

On ne dévoilera pas plus les rebondissements variés de cet enchantement, surtout pas la rencontre finale au joli prolongement philosophique, afin de garder tout son charme à ce film intelligent et tous publics, parfait cadeau de Noël - familial ou pas - en avance, beau livre où les images ont un sens et aussi une (belle) âme :



"Le Tableau" (France, 2011) À partir de 7 ans
Sorti le 23 octobre 2011

♥♥♥♥
Réalisation : Jean-François Laguionie. Scénario : Anik Le Ray. Dialogues : Anik Le Ray et Jean-Francois Laguionie. Chef-Décorateur : Jean Palenstijn. Directeur de l'animation : Lionel Chauvin. Musique : Pascal Le Pennec. Production : RTBF/France 3/Blue Spirit. Distribution : Gebeka Films. Durée : 76 mn.

Avec les voix de : Jessica Monceau (Lola) ; Adrien Larmande (Ramo); Thierry Jahn (Plume) ; Céline Ronte (Garance) ; Thomas Sagols (Magenta) ; Jean-François Laguionie (le peintre).

entretien avec l'auteur + extraits vidéo sur télérama

letableau-le film.fr

vendredi 2 décembre 2011

LE CINÉ DE L'HIVER. Curling de Denis Côté

Suite de la thématique hivernale improvisée de cette semaine avec une virée impromptue dans la nature blanche du Québec. Une blancheur suspendue et aveuglante, un chemin de traverse apparemment douillet et confortable, mais en fait étrange et perturbant : "Curling", bon exemple du cinéma hors-normes original pratiqué par le québécois (du Canada) Denis Côté.

Un nom peu familier chez nous, "Curling" étant son premier film correctement distribué en France, le reste de sa filmographie ayant été abondamment montré et récompensé dans les festivals (Locarno, Rotterdam, La Rochelle) dont il est manifestement un favori.

Ce statut "d'auteur bien vu" et les références cinéphiliques sérieuses affichées par l'artiste (Pialat, Fassbinder) peuvent effrayer de prime abord ainsi que le souvenir personnel de son "Carcasses" vu à La Rochelle, déconcertant objet entre documentaire, happening et cinéma en évolution.

Pourtant avec ce nouveau film plus narratif, le cinéma tenté par le formalisme mais elliptique et intrigant du bonhomme mérite votre curiosité. Un voyage de cinéma dont il ne nous fournit pas (à dessein) tous l'itinéraire et les codes, une plongée sans approche psychologique dans l'intimité d'une petite cellule familiale isolée par Jean-François, un père renfermé surprotégeant dans leur maison sans âge sa grande petite fille coupée de l'école et le plus possible du reste du monde.

Étrange récit dont le talent est de nous faire prendre comme banales des situations pour le moins anormales : cette micro-famille aux règles strictes, ce père, triste employé de motel et de bowling qui semble si peu vivre, aimant mais asphyxiant, comme ce blanc hivernal étouffant.
Toute une soi-disant "normalité" si soigneusement décrite (rituels répétitifs, mornes taches du bowling) que soudain des évènements étranges dignes d'un film noir vont faire dérailler.

Ou plutôt "devraient" ! Car comme dans un rêve inquiétant, malgré l'irruption de l'insolite (un tigre dans la neige) et de la morbidité (morts et disparitions inexpliquées), rien ne semble vouloir rompre le fil de l'existence pseudo-banale du sclérosant Jean-François, excellent Emmanuel Bilodeau et de sa fille Julyvonne, douce Philomène Bilodeau.
Comme dans un songe déformé, c'est ainsi la poursuite coûte que coûte de ce quotidien qui rend l'existence absurde et effrayante à la lecture des éléments horribles découverts dont Denis Côté ne tiendra jamais à donner l'exacte résolution.

Cinéma suggestif qui fait confiance au spectateur et sa part d'extrapolation (bonne nouvelle!), "Curling" emprunte à la fois au conte onirique lynchien, au documentaire social, au thriller horrifique (aux lointains échos de Fargo ou Pychose).
Mais pour mieux s'en dégager par la dérangeante bulle d'opacité que dégagent ces deux vies à l'arrêt, "l'inquiétante étrangeté" de cet isolement anxiogène d'un père qui vacille soudain face à l'incapacité d'éloigner les dangers du monde de l'innocence de sa fille et de leur vie isolée.

Un isolement, une sorte de mort permanente plus perturbante même que le plus sombre des polars : "Vivre, c'est risquer", nous murmure ce film troublant, que son aspect âpre additionné d'un humour tendre et loufoque émaillé d'expressions locales ("Toi, t'es celui qui se réfugie dans un lac pour échapper à la pluie!") terminent de rendre singulier.

Si on peut au passage y entendre (comprendre, comptez pas sur moi!) les règles du bizarre jeu de curling, c'est surtout l'occasion d'y voir un troublant moment de cinéma non formaté ou pré-mâché :


"Curling" (Canada, 2010) Sorti le 26 octobre 2011
♥♥♥♥
Réalisation et scénario : Denis Côté. Directeur de la photo : Josée Deshaies. Montage : Nicholas Roy. Production : Stéphanie Morrissette & Denis Côté. Distribution France : Cappricci Films. Durée : 92 mn.

Avec : Emmanuel Bilodeau (Jean-François Sauvageau) ; Philomène Bilodeau (Julyvonne Sauvageau) ; Sophie Desmarais (Isabelle) ; Roc Lafortune (Kennedy) ; Muriel Dutil (Odile) ; Johanne Haberlin (Rosie) ; Yves Trudel (Yvan).

chroniques sur benzine, télérama et le blog d'Olivier Père directeur du Festival de Locarno

entretien avec Denis Côté sur Films du Québec

samedi 5 novembre 2011

LE CINÉ DE L'ENFANCE. Les Géants de Bouli Lanners

Rien n’est plus plaisant que de voir s’épanouir le talent d’un cinéaste. Avec son nouveau et troisième film Les Géants, le comédien-réalisateur Bouli Lanners confirme sa nature de "belgicain" porté sur le picaresque, son attirance pour la marginalité, son goût pour les chemins de traverse, toutes choses déjà à l’œuvre dans ses précédents films, "Ultranova", et surtout le formidable "Eldorado".

Mais, encore mieux, il affine encore son regard pertinent et tendre sur l’enfance ou plutôt sur son difficile basculement vers l’age adulte. Si "Eldorado" voyait des adultes largués fuir leur situation en se comportant en enfants inconséquents, "Les Géants" voit ses jeunes héros confrontés prématurément à des problèmes d’adultes.

Conte drolatique et élégiaque filmé à hauteur d’enfant – en fait à travers leur yeux - le film allie insouciance de la jeunesse à la constante âpreté de leur situation : trois pré-ados, deux frères et leur copain, livrés à eux-mêmes sans ressources dans la maison familiale, confrontés à un monde hostile, le nôtre : celui des adultes.
Trois petit poucets au cœur vaillant qui tentent de faire face à l’âge où faire les quatre cent coups est si tentant. Dérisoires et hilarants délires (fumer de l’herbe, piller "gentiment" une maison, se faire une teinture express) comme des chiens fous s’étourdissant pour braver la cruauté du monde extérieur.

Si ce "road movie forcé" s’avère constamment réussi, il le doit à la simplicité et nonchalance de son récit qui semble s’inventer à l’écran en collant au plus près des pérégrinations de ses jeunes héros, filmant avec un naturel dédramatisant des situations anormales, grotesques et inquiétantes : une mère désespérément absente, des adultes violents, un dealer flippant, escroc rapace et patibulaire.

La force de vie des enfants et la nature estivale splendide qui abrite leur déboires tirent le film vers la lumière et l’espièglerie, bénéficiant de l’excellence de son trio central de jeunes acteurs, confondants de naturel et de justesse - Zacharie Chasseriaud le plus jeune, en tête.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, derrière une insouciance de façade, la gravité se fait sentir, la sensation d’abandon, la déshérence, l'exclusion, l’univers naturel inquiétant. Derrière l'aventure à la Tom Sawyer, peut guetter la noirceur de "Délivrance" ou de "La Nuit Du Chasseur".

Des références américaines évidentes au regard de la mise en scène du cinéaste qui filme la Belgique et le Luxembourg comme les grands espaces du Montana : splendides images en Scope d’une nature épanouie, lumière d’un été triomphant, fleuve Missouri local pour un possible havre de paix qui abriterait nos canetons perdus.
Bercée d’une jolie B.O. originale, folk plaintif à la Bonnie Brince Billy (signée The … Bony King of Nowhere, un disciple belge!), l’aventure a des allures de fuite rieuse mais se clôt sur un dénouement ouvert à l'avenir incertain.

Lumineux et doux-amer, "Les Géants" ne procureraient pas autant de plaisir cinématographique sans la discrète inquiétude que l’on sent, sous-jacente tout du long. Jamais insistant, toujours précautionneux, c’est pour ce que le film montre en creux qu’on l’aime : il fait bien de s’attarder sur le diablotin angélique Zackarie Chasseriaud et sa bouille de bébé à la moue renfrognée, touchant identificateur pour le spectateur.

Ce qui passe dans les scènes de regard muets entre Zak et ses compères, de la prise de conscience à la boule au ventre contenue, est d’une justesse indicible à serrer le coeur. En clair, s’il fallait remercier Bouli Lanners, c’est surtout pour la pudeur extrême qui caractérise son approche et le constant ravissement d’avoir vu un film modeste, mais précieux.
Merci l’artiste !



"Les Géants" (Belgique, 2011). Sorti le 2 novembre 2011
♥♥♥♥
Réalisation : Bouli Lanners. Scénario : Bouli Lanners et Elise Ancion. Directeur de la photo : Jean-Paul de Zaeytijd. Montage : Ewin Ryckaert. Musique : The Bony King Of Nowhere. Production : Samsa Films/Arte France/RTBF. Distribution : Haut Et Court. Durée : 85 mn.

Avec : Zacharie Chasseriaud (Zak); Martin Nissen (Seth); Paul Bartel (Dany) ; Didier Toupy (Boeuf) ; Karim Leklou (Angel) ; Marthe Keller (Rosa) ; Gwen Berrou (Martha).

Extrait de la musique du film :



écouter The Bony King Of Nowhere (album perso + B.O. du film) sur spotify

chroniques sur plan C et la houlette du hérisson

article sur télérama

les géants le film

mercredi 19 octobre 2011

LE CINÉ SUREXPOSÉ. Polisse

Ce n’est pas un mal que le dernier film de Maïwenn soit enfin sorti cette semaine sur les écrans tellement on en a entendu parler sous toutes les coutures depuis Cannes.
Une surexposition médiatique, comparable à celle de "La Guerre est Déclarée", le film de Valérie Donzelli, partie d’un bon sentiment (l’emballement spontané de la critique) mais tellement intensive qu’elle a de quoi être contre-productive.

Maintenant visible par tous, "Polisse" appartient au public assez grand pour juger par lui-même, et nul doute qu’il aura un certain impact sur ce dernier : vu début octobre en avant-première en présence de la réalisatrice et deux de ses acteurs (Frédéric Pierrot et Naidra Ayadi), son troisième film a déplacé les foules, peut-être autant pour son aspect sociologique que pour ses qualités cinématographiques, plutôt irrégulières.

Film physique à la volonté "coup de poing", Polisse pourra emporter l’adhésion totale comme un rejet tout aussi entier, on y reviendra. L’idée du film a été inspirée à Maïwenn par un documentaire télévisé et nul doute que cet aspect a pas mal déteint sur le film. Mais il est une chose qu’on ne peut lui dénier malgré tout : l’énergie.

L’énergie de son ouverture qui nous entraîne sans fioritures dès la première scène dans le quotidien agité d’inspecteurs de la BPM, Brigade de Protection des Mineurs.
L’énergie de son regard qui veut embrasser tout le malaise social de notre époque (enfance maltraitée, pédophiles abuseurs, parents dépassés, policiers survoltés, moyens dérisoires).
L’énergie surtout de la troupe d’acteurs qui les incarne avec un engagement et une conviction qui en font le cœur du film.

Outre l'évidence de la présence d’un Joeystarr acteur, animal physique qui magnétise indéniablement l’écran, toute la bande d'acteurs, de l'excellent Frédéric Pierrot en chef de brigade humain au duo d’enquêtrices amies/rivales Marina Foïs-Karin Viard (cette dernière pénible mais juste), la cohésion et l’implication du collectif d’acteurs irrigue toutes les scènes du film, presque un documentaire en lui-même sur la vitalité actuelle du vivier des acteurs français.






Dans ce film constamment immergé dans la violence grandissante de notre société et le chaos personnel d’individus fragilisés (fruit d’un vrai stage de Maïwenn à la BPM), avouons que l’hyper vitalité des acteurs a pourtant du mal à supplanter l’aspect très sommaire de la structure du film qui tient plus de l’écriture télé.
Un enchaînement de séquences, l'une éruptive (souvent un interrogatoire) suivie du quotidien de l’équipe, entre besoin de décompresser et prises de bec répétés avec le chef hiérarchique. Et c’est là que le principe d’énergie peut, sinon se retourner contre le film, du moins en limiter sensiblement la portée.

Maïwenn et sa co-scénariste Emmanuelle Bercot, également actrice, certainement par peur de voir fuir le public si le film affichait un naturalisme trop dur, contrebalancent toute scène éprouvante par un humour (noir) vite systématique, enchaînent engueulades internes régulières et transforment le tout en spectacle haut en couleurs.

Jusqu’à
surligner l’émotion de façon insistante : fallait-il que la scène de l’enfant africain qui pleure dure jusqu’au malaise ou tellement souligner la gêne et l'empathie des agents séparant les enfants des parents dans le camp rom ? Une approche qui veut mettre les spectateurs dans sa poche digne des habitudes télévisuelles, et apparemment ça marche.

Ce qui fait ressembler le film à un pilote de série, tellement revoir ces personnages forts en gueule et intéressants (malgré les poncifs et stéréotypes) pourrait faire la matière d’un programme télé récurrent. On remarquera aussi que malgré son obsession de protéger les enfants, ceux-ci apparaissent trop souvent en arrière-plan d'un récit recentré sur l'étude du quotidien des enquêteurs.

Impulsif et effervescent, "Polisse" est le type de film qui ne devrait pas susciter de réaction intermédiaire : on devrait soit marcher et s’emballer pour la force d’une œuvre carburant à la sensation brute, soit tordre le nez et trouver très limite l’aspect, sinon simpliste, du moins simplificateur d’un film fonctionnant plus à l’effet choc qu’à l’analyse politique subtile.

Permettez-moi de me situer au milieu et de n’éprouver ni l’enthousiasme lu un peu partout, ni le rejet des chichiteux qui critiquent un film trop malin et empathique avec la police selon eux pour être honnête.
Juste déplorer la démagogie parfois gênante de l'ensemble, ses limites cinématographiques, mais d'éprouver un certain intérêt - de citoyen plus que de spectateur d’ailleurs - pour un film-dossier dressant souvent avec acuité un état des lieux parlant sur la situation de tension sociale et de chaos sous-jacent de notre pays.

Une photo d’époque assez fidèle prêtant au débat. Mais sûrement pas le grand film attendu sur les policiers et leur place dans la société, comme avaient su l’être en leur temps "L. 627" de Bertrand Tavernier ou "Le Petit Lieutenant" de Xavier Beauvois, les critiques s’en souviennent-ils ?
Mais qui parle encore de cinéma de nos jours ?



"Polisse" (France, 2011). Sorti le 19 octobre
de ♥ à ♥♥
Réalisation : Maïwenn. Scénario : Maiwenn et Emmanuelle Bercot. Directeur de la photo : Pierre Haïm. Montage : Yann Dedet et Laure Gardette. Musique : Stephen Warbeck. Production : Alain Attal/Arte France/Canal+. Distribution : Mars Distribution. Durée : 127 mn.

Avec : Karin Viard (Nadine) ; Marina Foïs (Iris) : Joeystarr (Fred) ; Nicolas Duvauchelle (Mathieu) ; Karine Rocher (Chrys) ; Frédéric Pierrot (Baloo) ; Maïwenn (Melissa) ; Naidrya Ayadi (Nora) ; Emmanuelle Bercot (Sue Ellen) ; Jérémie Elkaïm (Gabriel).

avis contre sur le monde et partagé pour/contre sur télérama

mardi 11 octobre 2011

LE CINÉ MALGRÉ TOUT. Ceci n'est pas un film

Étrange situation que celle du cinéma d’auteur iranien cette année 2011 qui voit couronner d’un énorme succès "Une Séparation", le film de Asghar Farhadi, alors que dans le même temps certains de ses confrères cinéastes sont interdits de tourner. En témoigne "Ceci n’est pas un film", surprenant et réjouissant film du réalisateur Jafar Panahi.

Le talentueux auteur de "Sang et Or" et du "Cercle", même s’il a toujours eu maille à partir avec la censure depuis ses débuts n’a jamais autant été atteint par cette dernière qu’au moment où débute cet étrange objet filmique bricolé, très court (75mn) mais vital qu’on aurait envie de sous-titrer "24 heures dans la vie d’un (ou deux) cinéaste(s)".

Entrée de plain-pied dans le vif du sujet : atmosphère tendue soutenue par un bruit de pétarades (ou rafales?) venant du dehors, filmé chez lui, seul à sa table, manifestement soucieux, le cinéaste est au bout du fil avec son avocate, redoutant la sentence dont on le menace : six ans de prison, vingt ans d’interdiction de quitter le pays et surtout d’exercer son métier : bienvenue en République Islamique d’Iran.

Face à ce mur dressé devant lui - et par là-même toute la liberté d’expression des metteurs en scène iraniens - que peut un réalisateur seul ? Panahi n’a comme seule arme que sa caméra, ou plutôt celle de son ami documentariste Mojtaba Mirtahmasb qui le filme, dialoguant avec lui, à l’abri mais aussi douloureusement enfermé dans son appartement.
Paradoxe :
de ce film sur l’impuissance et l’isolement sort une énergie vitale et une liberté étonnamment stimulantes.











Que peuvent deux hommes contre la folie liberticide et la paranoïa d’un régime sclérosé ? Juste continuer à filmer. Filmer pour témoigner. Filmer pour tenter de trouver une solution. Filmer le désoeuvrement d’un homme touchant, tournant en rond comme tourne en rond dans la pièce l’iguane de sa fille, animal-star inattendue du film (ainsi que le chien des voisins, autre grand moment).

Filmer sa volonté de refaire son propre cinéma, avouant ses manques, les refus de tous ses récents scénarios, l’envie de les raconter, là devant la caméra, juste pour faire exister ses projets. Se serait-on attendu à trouver passionnant un auteur décrivant le récit d’un film condamné à ne pas exister ?

Étonnant moment proche du cinéma conceptuel du Lars von Trier de "Dogville" qui le voit réinventer chez lui à l’aide de traces au sol l’espace physique d’un film qu’il redoute ne jamais pouvoir tourner.
Vivifiante malice d’un prototype inédit d’un cinéma aussi original que le "Pater" d’Alain Cavalier, mais filmé par nécessité et où tout serait vrai, volé à la peur et au néant, dont ses auteurs doutent qu’ils puissent faire une oeuvre présentable mais qui ne s’arrêtent pourtant JAMAIS de tourner.










Car filmer malgré tout, même filmer avec un portable bon marché, c’est filmer pour conserver espoir, résister, être encore en vie. Le credo du film c’est la phase lancée par son ami à un Panahi soudain bouleversant car assailli par le doute, submergé par l’absurdité de raconter un film si on ne le tourne pas : "Continuons ! L’important, c’est que les caméras restent allumées !"

On aurait envie d’ajouter : "L’important, c’est que les écrans français restent allumés et que les salles se remplissent un peu plus".
Juste pour aller voir ce moment d’inventivité et de résistance envoyé clandestinement à Cannes sur une clé USB (ainsi que "Au Revoir" de Mohammad Rasoulof) et volé au chaos kafkaïen d’un pays qui tente d’éteindre la volonté d’expression de ses artistes, comme il aimerait endormir la conscience de ses citoyens.

Si le cinéma moderne se résume trop souvent à des images factices conçues pour tromper l’ennui, ce n’est pas le moindre des mérites que ce modeste film de contrebandier de nous rappeller que l’acte de filmer n’est jamais gratuit. Et que le cinéma peut non seulement porter un regard fort sur le monde mais permet de conserver une chose devenue trop rare, sous la dictature ou pas : sa dignité :



"Ceci n'est pas un film" (Iran, 2011). Sorti le 28 septembre ♥♥♥♥
Réalisation : Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb. Scénario : Jafar Panahi. Montage : Jafar Panahi. Production : Jafar Panahi Film Productions. Distribution France : Kanibal Films Distribution. Durée : 75 mn.

Avec : Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb.

article sur rfi et critique du film sur télérama

samedi 24 septembre 2011

LE CINÉ EN DOUCEUR. Restless ou l'art de la fugue

Retour vite fait au cinéma avec un joli moment de cette semaine ciné, "Restless" :

Avec son nouveau film, Gus Van Sant surprendra un peu son public en semblant musarder à la périphérie de son œuvre. Celle-ci semblait traditionnellement dévolue à, d’un côté, les films de commande grand public (Prête À Tout, Harvey Milk) et, de l’autre, les objets arty volontiers conceptuels (Gerry, Last Days).
Et ce, sans négliger la qualité de l’un ou l’autre de ses différents versants, le classicisme des uns équilibrant le radicalisme des autres, et inversement. "Restless" semble alors une discrète parenthèse dans sa filmographie, comme elle l'est surtout dans la vie de ses jeunes (anti) héros. À l’image du "Two of Us" des Beatles qu'on y entend, une modeste mais gracieuse bal(l)ade.
Avec son sujet "boy meets girl" typique - Enoch, jeune homme fragile rencontrant Annabel, jeune fille condamnée sans appel par le cancer, tous deux fascinés par la mort - le célèbre auteur d"Elephant" évite soigneusement le côté pur mélo de son sujet imposé en se tenant au centre même de ses éternelles préoccupations de cinéaste : filmer la jeunesse aux prises avec la mort.

Le tout, en optant résolument pour le mode mineur (Restless reste un film modeste qui jamais ne prétend à être autre chose) et une constante douceur : douceur de l’automne lumineux de sa ville natale Portland, douceur de l’image, élégante et soignée, douceur de l’idylle naissante entre les jeunes gens, douceur de leur physique d’angelots gracieux. Tous éléments au diapason de la petite musique qu’égrène sa jolie fable aux allures de rêve éveillé, mélancolie et douleurs secrètes y compris, pas seulement réservée au public des teen movies.


Si le début du film inspirera aux cinéphiles des souvenirs du classique "Harold et Maude" (le jeune Enoch hantant les enterrements de parfaits inconnus), si Annabel/Mia Wasikowska évoque une jeune Mia Farrow ou Enoch/Henry Hopper un jeune Dennis Hopper (normal c’est son fils et portrait craché du père!), pour peu qu’on accepte la fuite de la réalité aux allures de fugue empruntée par le couple, "Restless" est une charmante parenthèse désarmante de simplicité, filmant la jeunesse qui tente d’exorciser la mort à la manière de deux grands enfants.













Deux enfants excentriques, petits dandys en habits vintage refusant leur destin en dialoguant avec un ami fantôme imaginaire, s’émerveillant des chants d’oiseaux ou répétant avec ferveur la scène de leurs ultimes adieux.

Un goût pour une légèreté revendiquée qui, comme les jeux d’enfants, pourra se révéler confondante de naïveté désuète ou de joliesse un peu sage mais le plus souvent touchera par son mélange de gravité résignée et de douceur ouatée irréelle. Le tout distillant un charme voisin de celui de la comédie romantique "500 Jours Ensemble."

Petit film à la réalisation presque invisible (ça nous change chez l'américain, et plutôt en bien) qui touche l'air de rien aux choses graves de l’existence et évocation élégiaque de l’adolescence, ce micro-opus de Gus Van Sant aux airs de fugue distille une mineure mais radieuse morale : il n’est que temps que profiter du temps qui nous reste. Message reçu.

À signaler, toujours une impeccable bande-son pop chez l’ami américain : Elliott Smith, Bon Iver, Pink Martini, The Beatles, Nico et des compositions de Gus Vans Sant lui-même.



"Restless" (États-Unis, 2011). Sorti le 21 septembre 2011
♥♥♥♥
Réalisation : Gus Van Sant. Scénario : Jason Lew. Directeur de la photo : Harris Savides. Montage : Elliot Graham. Musique : Danny Elfman. Production : Imagine Entertainment & Columbia Pictures. Distribution : Sony Pictures France. Durée : 95 mn.
Avec : Henry Hopper (Enoch) ; Mia Wasikowska (Annabel) ; Ryo Kase (Hiroshi) ; Schuyler Fisk (Elizabeth Cotton). 

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Bonus : le "Two of Us" des Beatles qui ouvre le film :