mercredi 24 novembre 2010

CINÉMA. Portraits d'autistes. The Social Network & Le Braqueur

Un petit billet cinéma, dont les deux films choisis ont en commun de retracer, mais de manière bien différente, les parcours de deux individus énigmatiques, anti-héros un peu autistes, comme séparés du monde qui les entoure.

D'abord, même si mon avis arrive bien après la bataille, "The Social Network", sorti il y a déjà plus d'un mois et demi, mais peut-être encore à l'affiche dans certaines salles de grandes villes...

Est-il besoin de rappeler que ce nouveau long métrage du brillant David Fincher retrace l'ascension fulgurante de Mark Zuckerberg, jeune créateur du célébrissime réseau social facebook, ce site qui ne sert à rien et où vous ne me trouverez pas ?

Si j'en parle si tardivement, c'est qu'au sortir de sa vision, j'ai éprouvé un léger sentiment de déception, je vous l'avoue tout de go. Non qu'il m'ait vraiment déplu, mais "The Social Network" était précédé d'une si bonne réputation et de critiques si élogieuses un peu partout, que je m'attendais à plus.
Au crédit du film : déjà le fait qu'il existe (!) - Hollywood sait s'emparer rapidement de phénomènes récents - et une construction narrative en flash-backs efficace au service d'un portrait-dossier fort documenté.
Dossier diablement parlant sur la froide détermination et le caractère fuyant de Zuckerberg, milliardaire à vingt-trois ans et frustré ambitieux sans scrupule dès le début - il a "emprunté" l'idée du futur facebook à des condisciples de Harvard - et son incapacité à nouer de vraies relations humaines durables en dehors de la manipulation.
Allez vous étonner après du côté monopolistique et tordu de facebook ! Un vrai autiste moderne, une énigme jusqu'au bout et qui prend à l'écran le visage juvénile impénétrable de l'excellent Jesse Eisenberg (à gauche, à droite le vrai Zuckerberg).

Mais je n'en dirai pas autant du reste du casting, par exemple, dans la peau d'Eduardo Saverin, l'ex-meilleur ami trahi, le jeune Andrew Garfield, excellent dans le film anglais "Boy A", mais ici au jeu un peu outrancier.


Le reste de la distribution n'est pas non plus à l'aise dans les nombreuses scènes dialoguées fort hystériques (Justin Timberlake s'en sort mieux, dans la peau du créateur retors de Napster).

Scènes trop nombreuses d'ailleurs, le défaut majeur du film, où l'intérêt du spectateur décroît souvent, surtout lors des explications techniques superflues. Façon de dire poliment qu'on peut parfois s'y ennuyer...
Sans compter la solide réalisation de Fincher, grand styliste on en convient (Seven, Benjamin Button) mais qui semble recourir par moment à ses anciens tics tapageurs, comme une scène bizarrement clipée de course d'aviron.
Malgré tout, "The Social Network", est un film intelligent et pertinent sur les coulisses troubles d'une ascension fulgurante, révélateur d'une mutation technologique et sociétale que nous vivons en ce moment-même.
Mais, malgré ce qu'on a pu entendre ici ou là, et ce sera mon plus gros grief, ce ne sera pas à mes yeux le meilleur film de son auteur.
Ce serait oublier un peu vite "Fight Club" et surtout "Zodiac", magnifique film atypique, passionnant thriller-dossier qui me semble plus abouti formellement et captivant de bout en bout, lui...
À signaler : l'excellente B.O atmosphérique signée Trent Reznor...


"The Social Network" (U.S.A., 2010). Réalisation : David Fincher. Scénario : Axel Foy et Aaron Sorkin, d'après le livre-enquête de Ben Mezrich. Chef-opérateur : Jeff Cronenweth. Musique : Trent Reznor. Production : Columbia Pictures. Distribution : Sony Pictures Releasing. Durée : 120 mn.
Avec : Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg) ; Andrew Garfield (Eduardo Saverin) ; Justin Timberlake (Sean Parker) ; Brenda Song (Christy Lee) ; Rooney Mara (Erica) ; Max Minghella (Divya Narendra) sorti depuis le 13 octobre
chroniques sur De l'autre côté, Muziks et cultures et Hop Blog
Moins médiatisé mais fort recommandable, "Le Braqueur" est un film autrichien, qu'on pourrait aisément prendre vu son sujet, pour un anonyme polar de plus : on y suit l'itinéraire d'un braqueur de banques également marathonien au sortir d'un de ses séjours en prison.
Dans sa cellule, il s'entraînait ; dans la cour, il courait ; en liberté, il court encore ... pour aller braquer des banques de nouveau.
Film étrange et minéral, "Le Braqueur" refuse toute psychologie, voire tout discours superflu.
Un parti-pris radical, mais fascinant de bout en bout, porté par Andreas Lust, un acteur plus vrai que nature dans la peau de ce voleur marathonien.

Un braqueur qui a réellement existé, Johan Rettenberg, qui affola l'Autriche du début des années 80 avec ses casses à répétition - presque comiques dans le film - muni d'un fusil à pompe et recouvert d'un masque, qui ressemble d'ailleurs à son propre visage émacié.
Le réalisateur Benjamin Heisenberg en fait un personnage magnétique, anti-héros obsessionnel qui ne semble vraiment exister qu'en courant et en braquant, sans s'intéresser au passage au produit de ses vols. Son but semble être ailleurs, et le film ne l'expliquera pas...
C'est d'ailleurs ce refus de toute explication psychologique, cette part de mystère respecté - pourquoi jamais il ne songe à une possible réinsertion ? - qui fait la singularité du film, et sa mise en scène au cordeau, toute en épure, est d'une force indéniable. De quoi même donner des lecons à un certain Michael Haneke souvent surestimé ...
Le film ne fait pas l'impasse sur la violence croissante du personnage, qui, en bon autiste, semble indifférent au destin qui lui est réservé.

L'issue fatale se profile, et ne donne que plus de poids aux rares scènes intimes que l'homme vit avec sa patiente compagne (Franziska Weisz).
Rares instants volés, mais qui confirment l'isolement naturel qui constitue Johann, et sa profonde inadéquation au monde, tel un héros de Melville, possible influence du cinéaste.
Le film conservera jusqu'au bout cette tension - les scènes d'action sans les artifices habituels - et réserve sur la fin de mémorables moments de cinéma : ainsi, cette traque impitoyable, quasi vécue à ses côtés. Et le dénouement est d'une rigueur et d'une dignité impeccable, où l'émotion, longtemps refoulée, affleure enfin.
Un film que d'aucuns trouveront peut-être très austère, mais qui par son énergique rigueur, confirme le renouveau du cinéma de l'Est en général, allemand et autrichien.


"Le Braqueur (La dernière course)" (Autriche, 2010). Réalisation : Benjamin Heisenberg. Scénario : Benjamin Heisenberg et Martin Prinz, d'après son livre. Chef-opérateur : Reinhold Vorschneider. Musique : Andreas Schneider. Production : ZDF/Arte. Distribution : ASC Distribution. Durée : 98 mn.
Avec : Andreas Lust (Johann Rettenberger) ; Markus Schleinzer (l'agent de probation) ; Franziska Weisz (Erika) ; Roman Kettner (le concierge) ; Hannelore Klauber-Laursen (la caissière) ; Nina Steiner (la conseillère) sorti le 10 novembre

critique sur Culturopoing

vendredi 19 novembre 2010

SCÈNE FRANÇAISE ... en anglais. Yann Tiersen, Radiosofa, The Bewitched Hands

La sélection musicale de cette fin de semaine réactive par hasard un vieux serpent de mer : le rock français.

Force est d'avouer que la scène nationale bon an, mal an, produit toujours régulièrement du rock made in France, d'autant plus quand ceux-ci s'expriment parfois paradoxalement, en vue d'exportation ou non, ... en anglais ! Et, paradoxe encore, les artistes choisis ici s'avèrent être tous basés en région.

Premier régional de l'étape, le célèbre Yann Tiersen nous est revenu en octobre avec "Dust Lane", un nouvel opus qui risque de surprendre les retardataires scotchés à l'époque d"Amélie Poulain", mais pas les auditeurs des "Retrouvailles" qui le voyaient travailler en 2005 avec les stars indie Liz Fraser (Cocteau Twins) ou Stuart Staples (Tindersticks).

Personnalité depuis quelque temps en mutation, le breton prend le public à rebrousse-poil en publiant sur le légendaire label anglais Mute cette oeuvre qui confirme sa grande liberté artistique.

Libéré de tout carcan de format (chanson, musique de film) et trempant son inspiration dans une humeur assez sombre, le Brestois met sa virtuosité d'instrumentiste au service de longues pièces musicales - souvent sept minutes - atmosphériques et rock, mais façon rock progressif années 70, voire post-moderne.

Entouré d'une foule de collaborateurs discrets mais pointus (Laetitia Sheriff, Josh Pearson, Matt Elliott), "Dust Lane" semble souvent une musique de fin du monde, ombrageuse (Palestine), tourmentée et expérimentale (Dark Stuff au son seventies vintage), parfois bruitiste, mais traversée d'une énergie vitale presque lumineuse - les choeurs et le lyrisme des arrangements sur Ashes - et qui pourra parfois faire songer au lyrisme des Arcade Fire.

Un paradoxe surprenant pour une oeuvre souvent radicale mais maîtrisée, qui a emballé les spectateurs estivaux de la dernière Route du Rock, point d'orgue d'un parcours singulier qui devrait nous valoir de nouvelles surprises pour les années à venir.

Yann Tiersen. "Dust Lane" (Mute Records) ♥♥♥en écoute sur Deezer et Spotify

chronique sur Hop Blog et Les chroniques de Charlu




"Dust Lane" en live à la Route du Rock 2010 :



Yann Tiersen.fr

Le groupe qui suit surprendra beaucoup moins, tant il s'inscrit dans la lignée d'un rock français électrique et sombre, à la noirceur post-adolescente.

Une école déjà fort représentée de par chez nous - les anciens new wave des 80's Taxi Girl, Marquis de Sade, Gamine - ou les incontournables du genre, Noir Désir.

Rien de nouveau donc, souvent un air de déjà entendu, mais avouons que le disque et le groupe, une formation venue de Rouen - toujours des régionaux... - affichent une flamme qui emporte plutôt le projet.

Tendu et nourri d'une sèche énergie, leur deuxième album "Le Souffle Court" témoigne d'une vraie cohésion artistique (beau son de guitares).

Toutefois Radiosofa, avec à leur tête le chanteur Thomas Cramoisan, ne possède pas encore la valeur ajoutée qui leur permettrait de sortir du lot.
Ainsi, on pense dans les meilleurs moments au groupe Tanger, et aux outsiders solitaires Joseph d'Anvers ou l'excellent Arman Méliès, et dans les moins bons, au passable Da Silva, d'ailleurs présent avec eux sur "Les Portes" leur titre le plus faible, étrangement le premier single extrait de l'album.










On sera aussi moins fou des paroles très scolaires, qui recyclent l'ordinaire des figures imposées du "rock à volonté poétique". Mais, bien que d'ordinaire peu sensible, voire agacé par le genre, sur des titres comme "10 000 Brasses" ou "Comme un rêve" passe une belle fougue nerveuse.
Et le seul titre en anglais, "Fuzzy" - une reprise folk-rock de Grant Lee Buffalo, vous vous rappelez ? - m'encline à penser qu'il devraient publier un album en anglais.

L'album se clôt sur la calme ballade "Les Voyages Immobiles" où l'on retrouve ... Arman Méliès. Qui se ressemble s'assemble. Au final, un groupe à surveiller pour peu qu'il mûrisse musicalement.

Radiosofa. "Le Souffle Court" (Opposite Prod.) ♥ en écoute sur Deezer et Spotify



Radiosofa.net

Changement de décor avec les chiens fous de The Bewitched Hands, jeune groupe venu de Reims et qui affole quelque peu le Landernau indé français en ce moment.
Et force est de reconnaître qu'il est difficile de résister à la fougue et l'enthousiasme de cette bande folk-rock qui montre un appétit féroce.

Rendez-vous compte, les voilà en train de faire se télescoper sur leur premier album "Birds & Drums", la pop radieuse des sixties (Beatles & co) et le rock indie 90 (style Boo Radleys, Pixies..).

Ou carrément refaire - sur l'épique "Hard to Cry" - les harmonies vocales des Fleet Foxes avec leur collectif digne des farfelus suédois de I'm From Barcelona et le lyrisme musical (côté foutraque pataud inclus) de Arcade Fire, encore eux.

L'ensemble, toujours sympathique et dynamique - les chansons durent en moyenne deux/trois minutes - s'avère toutefois encore un peu vert et trop peu cadré, avouons-le, comme leur accent frenchie très prononcé (!).

Mais leur joie y est doucement contagieuse, et l'énergie de ces "mains ensorcelées" devrait combler en live un public qui n'attend que ça. Et peut-être embraser une scène rock française souvent trop sage.

The Bewitched Hands. "Birds & Drums" (Jive Epic) ♥♥ en écoute sur Deezer et Spotify

chronique sur La musique à papa

La vidéo de "Sea" :


The Bewitched Hands en live :

le myspace de The Bewitched Hands

À venir : "scène française épisode 2", rayon nouveaux chanteurs

jeudi 18 novembre 2010

DVD-CINÉ. Fly me to "Moon"

On s'est quittés avec la musique du père, on se retrouve avec le film du fils...

Après une trop longue semaine d'interruption dû à un très long week-end post 11 novembre, cette nouvelle séance DVD reste dans la famille Bowie, plus exactement Jones : en effet, Duncan Jones, le réalisateur de "Moon" est bel est bien le fils de l'ex-Ziggy. *

Le jeune "Zowie", surnom donné autrefois au petit Duncan par son fantasque paternel, a bien grandi et a fait ses premiers pas de réalisateur l'an dernier avec un film de science-fiction très réussi, étrangement jamais sorti en salles malgré des prix glanés au Sundance Film Festival et les Prix du jury et Prix du public à Gérardmer début 2010, amplement mérités.

*Bowie avait d'ailleurs salué la naissance de son fils avec la chanson "Kooks" sur "Hunky Dory" en 1971

Futur proche : Sam Bell vit depuis trois ans dans la station lunaire de Selene, où il gère l'extraction d'une nouvelle énergie, l'hélium 3, pour le compte de l'entreprise Lunar, seule solution à la crise de l'énergie sur Terre. Souffrant de son isolement et de la distance le séparant de sa femme et de sa fille, il passe son temps à imaginer leurs retrouvailles.
Mais quelques semaines avant la fin de son contrat, Sam se met à avoir des visions étranges. Que se passe-t-il donc sur Selene ? ...
De fait, "Moon" est un singlier film qui renoue avec le ton unique de la S.F. des années 70, avant que le fracas des space-operas ou des films de monstres spatiaux n'engloutissent quelque peu le genre. D'ailleurs, au vu des premières images de la station lunaire, reviennent en écho des souvenirs lointains de la série "Cosmos 1999" et de ses astronautes isolés dans l'espace qui firent la joie des enfants des années 70.

Rassurez-vous, pour modeste qu'ait été le budget de Jones pour un film de ce genre - moins de 5 M de $ - il ne tombe pas du tout dans le kitsch, soignant l'aspect visuel et l'atmosphère envoûtante de ce récit captivant, plus voyage intérieur troublant que virée intersidérale pour ados. Mais il est difficile d'en dire plus, sous peine de déflorer le coeur même de l'intrigue.












Le film est d'abord l'occasion de révéler à tous le talent de l'excellent quoique trop méconnu Sam Rockwell (vu dans Confessions d'un homme dangereux ou L'Assassinat de Jesse James...), quasiment de tous les plans de ce huis-clos spatial schizophrénique.
Il porte toute la solitude et la confusion de cet homme seul, plus anonyme employé spatial et élément interchangeable que valeureux astronaute conquérant.
Sous les atours d'un film de science-fiction, "Moon" développe une pertinente réflexion sur l'assujettissement de l'être humain à la recherche du profit financier et, de façon plus métaphysique, remet en question les bases même de l'identité humaine : l'unicité meancée et la fragilité de l'individu, par définition un être isolé dans l'univers... Et nous prévoit un avenir assez funeste, à faire froid dans le dos.
On n'oubliera pas de sitôt la figure de l'attachant Sam, esseulé et isolé, avec comme unique compagnon l'ordinateur Gerty, auquel Kevin Spacey prête sa voix suave, contre toute attente seul soutien fidèle de l'élément humain dans cette épreuve existentielle.


Un homme tout seul - quoique ? - dans l'espace avec un ordinateur, ça me rappelle un "petit" film de 1968 d'un certain Kubrick.

De fait, pour original que soit "Moon", il est assez aisé de reconnaître les évidentes références auxquelles il peut renvoyer pour l'amateur de S.F. : "2001 l'Odyssée de l'Espace", bien sûr, mais également des oeuvres des 70's comme le méconnu "Silent Running" de Douglas Trumbull (1972) réflexion prémonitoire sur l'écologie, ou le magnifique et poétique "Solaris" (version Tartovski ou Sodderbergh, qu'importe).






















Sans oublier le questionnement sur l'identité, lointain écho du thème principal du célèbre "Blade Runner" de Ridley Scott d'après le génial Philip K. Dick.
Et la dernière référence aura finalement un écho très personnel et familial : en fait, "Moon" ne serait pas, mais de façon inversée, pour Duncan Jones, un hommage au classique interstellaire qui rendit son père célèbre ?

En effet, la chanson "Space Oddity" du papa racontait le choix d'un astronaute préférant rester dans l'espace plutôt que de revenir sur Terre parmi les hommes, alors que le "Moon" du fiston nous fait partager les efforts désespérés d'un autre astronaute pour quitter le vide des étoiles et rejoindre, croit-il, la communauté humaine.
Autre époque, autre vision.

Mais on ne saurait renier l'héritage famililal, n'est-ce pas ?
À signaler : l'excellente musique du compositeur Clint Mansell, collaborateur habituel de Darren Aronofsky (Requiem For A Dream, The Fountain) qui contribue grandement à l'atmosphère envoûtante du film.

"Moon" (Grande-Bretagne, 2009). Réalisation : Duncan Jones. Scénario : Duncan Jones et Nathan Parker. Chef-opérateur : Gary Shaw. Musique : Clint Mansell. Production : Xingu Films. Durée : 90 mn.
Avec : Sam Rockwell (Sam Bell) ; Robin Chalk (Sam) ; Matt Berry (Overmeyers) ; Kaya Scodelario (Eve Bell) ; Malcom Stewart (le technicien) ; Benedict Wong (Thompson).

Excellentes chroniques sur
La Tête à Toto et De l'autre côté, perché avec le blanc lapin

DVD disponible depuis juin dernier chez France Télévisions

La bande-annonce originale du film :

mercredi 10 novembre 2010

LE COIN DES CLASSIQUES. Station To Station

Retour sur un disque et un artiste qui figurent tous deux depuis bien longtemps au panthéon musical, dont je doute que ma modeste contribution apporte quoi que ce soit de nouveau à leur sujet.


Mais, depuis fin septembre qu'est réapparu ce classique en édition spéciale (3 CD) et en version luxe (5 CD, 3 LP, 1 DVD, merci le marketing chez EMI !) et que ces jours-ci se publie un hommage musical assez indigent au mythique créateur de Space Oddity ou Ziggy Stardust, l'envie est grande de replonger dans l'univers de Mr David Robert Jones, sans doute aucun l'artiste qui m'aura le plus durablement marqué.


Or donc, en 1976 David Bowie publiait Station To Station, son album défini depuis par tous "d'album de transition". Son alter ego décadent Ziggy était mort depuis longtemps, Bowie se lassait de la vie américaine et la cocaïne de Los Angeles nourrissait sa paranoïa de superstar fantomatique qui faisait ses premiers pas au cinéma dans L'Homme Qui Venait d'Ailleurs. Une fable S.F. un peu bancale mise en scène par Nicolas Roeg, où notre héros joue l'alien, mais devenue culte car un quasi-documentaire sur "Bowie-la-star-à-la-dérive".

Depuis quelque temps sous influence du krautrock synthétique allemand (Kraftwerk, Neu!) Station To Station sera l'occasion pour l'icône anglaise, alors que les premiers punks aboient déjà, d'opérer une métamorphose capitale après son album soul Young Americans (1975) déjà une date après sa période glam.

Plus exactement, en créant ce dernier personnage du "Thin White Duke", dandy blafard cynique et détaché qui court comme un fil noir et blanc tout au long des six uniques morceaux composant le disque, Bowie en termine avec ses précédentes incarnations fictives bariolées pour créer simplement ... David Bowie lui-même et tout ce qu'il produira ensuite.

C'est peut-être pourquoi je suis attaché à Station To Station, magistral mélange de flamme et de glace. Un disque charnière, un de ceux que j'ai écouté tardivement après les chocs que furent, entre autres, le mythique Life On Mars? sur le fondamental Hunky Dory ou le somptueux Ashes To Ashes découvert à 13 ans sur Scary Monsters. Ce dernier fut du coup le premier CD de Bowie acheté avant les autres ensuite.










 

Ici la pochette version couleur de
Station To Station, version remastérisée de 1999 :

Pourquoi celui-ci ? Parce qu'avant d'être un mélange d'expérimentation (Station To Station, le titre) et de chansons au groove parfait (Golden Years, unique tube du disque), cet album inépuisable, mélange de funk U.S. et rock européen au climat pré-new wave co-produit par Harry Maslin, où brillent les guitaristes géniaux Earl Slick et Carlos Alomar et le bassiste George Murray, est le disque où le chanteur Bowie est à son sommet.

Une maîtrise impressionnante de sa voix, plus posée qu'avant, tour à tour martiale (fabuleux morceau-titre Station To Station avec son intro expérimentale imitant le sifflement du train), séductrice (Stay), suppliante (la quasi-religieuse World On A Wing), ironique (TVC 15), distanciée (Golden Years), et même émouvante (Wild Is The Wind, reprise géniale de Nina Simone).

Station To Station, version live de la tournée 1978 :



Un vrai festival vocal entre démonstration technique et libération expressionniste du chant. De quoi filer de sérieux complexes à des générations d'aspirants chanteurs qui tenteront de marcher assez vainement dans ses brisées en tentant de dupliquer sa théâtralité et son dandysme excentrique, le tout souvent loin du compte vocalement.

Et n'en déplaise à ceux qui n'ont parfois vu en Bowie qu'un roi des poseurs ou un opportuniste ambitieux vampirisant ses influences (Marc Bolan de T-Rex, Scott Walker, Syd Barrett, Lou Reed, Iggy Pop), la star androgyne aux yeux vairons cherchait, comme un adolescent attardé de 29 ans, autant sa personnalité profonde que son équilibre personnel dans ce tourbillon insensé de superstar des années 70.



Car soudain, à la faveur de l'enregistrement de Station To Station, parmi le pèle-mêle impulsif de ses psychoses ou lubies - l'occultisme, le glamour romantique des années 30, le rock allemand pré-électro, l'expressionnisme allemand - Bowie posait là les fondamentaux des "new" et "cold wave" électroniques développées plus tard à Berlin avec Brian Eno pour Low et "Heroes". Et surtout, exorcisant ses démons, il retrouve dimension humaine, recentre sa créativité et jette les bases de tout ce qu'il sera plus tard.

 











Un artiste majeur jetant des ponts entre expérimentation et entertainment, avant-garde et grand public, showman au charisme magnétique, à l'occasion narcisse mégalomane moins bien inspiré (ses errements de célébrité dans la pop clinquante des 80's et début des 90's) mais au final, une personnalité incontournable, à juste titre devenue légendaire.

Un document certifié d'époque, Word On A Wing et Stay captés seulement en répétition, imaginez le concert :



Quels que soient les défauts de l'homme, dont la trajectoire démesurée illumina les années 70, une telle force créatrice alliée à un charisme unique, un talent brillant d'auteur-compositeur et une voix exceptionnelle est assez rare dans l'histoire de la musique et force depuis toujours mon admiration. Car qu'on l'aime ou qu'on s'en méfie, quoiqu'on en pense, quoiqu'on en dise, comme pour les Beatles, on en revient toujours à un moment donné à Bowie.

Pour se convaincre par l'absurde de la force irréfutable de l'interprète Bowie, jetez donc une oreille sur la piteuse compilation We Were So Turned On, hétéroclite et très dispensable "tribute" au Thin White Duke. Même conçu pour la cause caritative War Child, on a rarement entendu hommage passer autant à côté de la beauté des originaux.

Tout au plus signalera-t-on la jolie reprise toute en cordes de Life On Mars? de Keren Ann, un honnête mais peu original Ashes To Ashes par les jeunes Warpaint, ou une version robotique de Let's Dance par We Have Band. Mais généralement, c'est plutôt médiocre, on y croise même les vétérans Duran Duran, c'est dire. Une raison de plus pour regretter la retraite artistique prolongée de notre homme pour raisons de santé depuis 2004.

Mieux vaut donc se quitter avec le Duke et le beau clip noir et blanc de Wild Is The Wind :




Je vous engage à (re) découvrir la version intégrale de Station To Station en écoute sur spotify
Sur deezer, vous entendrez l'album + le live du Coliseum de Nassau durant l'historique tournée de 1976, version longtemps pirate qui constitue surtout l'intérêt de la réédition de cet album in-dis-pen-sable.

Tracklist : 

1. Station To Station
2. Golden Years
3. Word On A Wing
4. TVC 15
5. Stay
6. Wild Is The Wind

"Station To Station" 1976 (RCA Records/EMI) CHEF-D'OEUVRE ♥♥♥♥♥
chronique érudite chez Dr frankNfurter

Station To Station, édition spéciale 3 CD + livret + 3 photos (EMI) environ 20 €
Station To Station, coffret de luxe 5 CD + 3 LP + 1 DVD + nombreux collectors, autour de 109 € pour les super fans fortunés
 









We Were So Turned On, A Tribute to David Bowie (Naïve) en écoute sur deezer et sur spotify ... parce que je suis conciliant.