jeudi 6 octobre 2011

CANT, duo pour un solo

Dans la pile des disques de rentrée, il aurait été aisé de passer à côté de ce "Dreams Come True" : nom de groupe qui n'indique rien, titre d'album passe-partout. Mais avouons que ça aurait été dommage, tant cet album procure un plaisir pas si courant : ne pas savoir à quoi s'attendre.

Car "Dreams Come True" est un disque entre deux mondes, voire deux époques. À l'écoute des titres d'entrée, on se croirait sur les plages inédites d'artistes synth pop ronflants des années 80 débutantes, genre Gary Numan ou Human League. Avant qu'on soit entraîné vers des terrains presque dubstep ou r'n'b (The Edge) ou sur de spectrales réverbérations (Bang) débouchant sur une pop déconstruite (Rises Silent).



On doit cette pop multiforme entre hommage et expérimentation sonore à Chris Taylor, une des éminence grises de Grizzly Bear. Si "Dreams Come True" est présentée comme sa première escapade en solo, on doit son identité schizophrène au fait que Cant cache en fait un travail ... en binôme effectué avec George Lewis Jr a.k.a Twin Shadow, dont Taylor fut le producteur du brillant "Forget" l'an passé.










Un disque "side project", concept assez courant comme celui des Last Shadow Puppets (2008) ou celui de Cat's Eyes (2010).

Pensé tout seul mais co-écrit et réalisé très vite à quatre mains, Cant est une entreprise dévoilant autant les caractères de deux individualités que respirant la liberté d'un artiste-producteur soucieux de "sonner différent". Plongé dans un synthétisme touffu de beats syncopés et de claviers envoûtants, "Dreams Come True" est un repère de démons et merveilles, conviant dans le même titre la langueur d'une ballade aérienne et la noirceur de riffs industriels d'outre-tombe (She Found A Way Out).



Emblématique d'un projet se plaisant à brouiller les pistes et les voix des deux interprètes - qui chante quoi, mais qu'importe ? - révélant la lumière au milieu même des abysses (Answer), arpentant de larges territoires, d'une synth pop tordue à une chillwave barrée jusqu'à l'expérimentation sonique qui prévaut sur la fin (Dreams Come True), comme les noces des âmes tordues de Radiohead et de Fever Ray. Pas étonnant qu'il ait été signé sur le farfouilleur label Warp.
Indéniablement conçu comme une récréation, Cant n'en est pas moins une photo sonore du moment et un bon condensé de la liberté que permet la pop indépendante. Le mariage du sensuel et du cérébral, des synthés analogiques et des instruments, des échos du passé et des rêves de notre présent.

Pas mal pour un disque inattendu à la pochette bien choisie, feu d'artifice nocturne qui devrait présager de réjouissants lendemains à son binôme d'auteurs, faux jumeaux mais vrais petits sorciers indés.



Tracklist :
1. Too Late, Too Far
2. Believe
3. The Edge
4. Bang
5. (brokencollar)
6. She Found A Way Out
7. Answer
8. Dreams Come True
9. Rises Silent
10. Bericht

Cant
. "Dreams Come True" (Warp) Sorti le 12 septembre 2011
♥♥♥♥
en écoute sur spotify
3 titres sur la Playlist Pop
à lire sur pop revue express et popnews
rencontre avec Chris Taylor sur popnews

Cant sur le label Warp

lundi 3 octobre 2011

La rentrée de LONEY DEAR

Il est des cas où s'atteler à la critique du nouvel album d'un artiste qu'on aime bien semble vouloir résister à toute objectivité. Ainsi on trouverait plus simple de juste annoncer le fait, simple et brut : "Demain mardi 4 octobre, Loney Dear publie son sixième album "Hall Music" sur le label Something In Construction". Pas plus, pas moins.

Et puis on se reprend, car parler du retour du petit outsider suédois Emil Svanängen prolonge aussi le plaisir de sa musique. On aurait envie de dire paradoxalement que "Hall Music" sonne très familier pour qui le connaît bien et qu'à la première écoute, il n'est peut-être pas le plus grand album de l'orfèvre pop.

Passée cette première impression (c'est pas qu'on serait déçu quand même!) on a vite le sentiment de reprendre une conversation interrompue il y a deux ans suite à son dernier (splendide) album "Dear John", de retrouver avec bonheur ces mélodies folk pop au spleen intimiste, la voix douce et agile de son interprète et ces choeurs enveloppants, sa musicalité fragile et finalement très structurée.



Une nouvelle approche vous interpelle alors : "Hall Music" est à la fois très semblable et très différent.
Semblable : parce qu'il semble réunir dans un même écrin la mélancolie électronique de "Dear John" (2009) et la directe simplicité folk de "Loney Noir" (2007), ses deux derniers opus, d'où l'impression de familiarité.
Différent : parce que de ce voyage très court (30 minutes) aux compositions plus brèves et minimalistes se dégage une modeste mais constante impression d'harmonie et d'équilibre, de dialogue permanent entre joie et tristesse sans jamais savoir vraiment nommer l'une ou l'autre comme sur "Loney Blues" :



Moins lyrique, moins sombre, plus dense et acoustique, "Hall Music" résulte de l'expérience de sa dernière tournée où l'accompagnement par un orchestre classique l'a obligé à réarranger ses morceaux de manière plus orchestrale.

On ne s'étonnera pas alors du constant écho que jouent les instruments entre eux, de la douce électronica de "Maria, Is That You" aux échos cascadants de piano sur le désolé "Young Hearts" à un solo surprenant mais savoureux de xylophone soft jazz sur "Calm Down". Ni de la voix féminine de Malin Ståhlberg (photo) sur la très pop "What Have I Become?" finale.

"Hall Music" confirme aussi, s'il le fallait, le talent de compositeur et de mélodiste de Loney Dear bien au-dessus du lot de l'écriture pop moyenne, en parfait équilibre entre félicité et recueillement, introspection et exaltation, comme en témoigne le quasi religieux "Largo", splendeur de l'album. Pour qui est sensible au spleen lumineux du baladin suédois, une pierre de plus dans son parcours qui nous récompense élégamment de notre fidélité à cet attachant solitaire.

Un disque apaisé, radieux, qui semble clore en douceur la fin d'une période pour Svanängen et qui réjouira comme prévu les adeptes de ses mini-bonheurs pop sucrés-salés. Votre voisin ne daigne pas y goûter ? Pas grave, il est des festins qu'on savoure seul avec bonheur.

Loney Dear jouant "Young Hearts" au piano :



Tracklist :
1. Name
2. My Heart
3. Loney Blues
4. Calm Down
5. Maria, Is That You
6. D Major
7. Largo
8. Young Hearts
9. Durmoll
10. I Dreamed About You
11. What Have I Become?

Loney Dear." Hall Music" (Polyvinyl/La Baleine) Sortie le mardi 4 octobre
♥♥♥♥
en écoute sur deezer & spotify
4 titres sur la Playlist Pop
à lire sur musique-indie

Loney Dear
myspace

samedi 1 octobre 2011

Memory Of The 80's (19). BEL CANTO

Est-ce du à l'effet de l'actuelle vague de chaleur, à l'électro très 80's de Zola Jesus, à un retour de nostalgie ou à un mélange des trois ? En tout cas, voilà la rubrique "Memory of the 80's" ressuscitée encore une fois pour une virée rafraîchissante parmi les fjords et les lacs glacés en compagnie d'un groupe qui illumina de sa glaciale élégance la fin des années 80.

Autrement dit, Bel Canto, trio norvégien puis duo (suite au départ de Geir Gennsen) formé de Nils Johansen, multi-instrumentiste inspiré et d'Anneli Drecker, vocaliste lumineuse soufflant le froid et le chaud. En témoigne la beauté mélancolique, méditative et solennelle de "The Suffering", extrait de leur second album "Birds Of Passage" :



Bel Canto comme une réponse venue du Nord à la dream pop anglaise des désormais classiques Dead Can Dance ou Cocteau Twins, la voix pure et pénétrante de la jolie Anneli Drecker - qui chante à l'occasion en norvégien et espagnol - n'ayant pas grand chose à envier à celles de Lisa Gerrard ou de Liz Fraser, même si celle-ci reste ma préférée.

Plus immédiatement pop et synthétique que ses glorieux rivaux, d'une production précise et immaculée, les premiers albums du duo (jusqu'au troisième) ont posé les bases d'une pop nordique inventive évoluant de la pop médiévale onirique (White-Out Conditions, 1987) à la new wave électro (Birds Of Passage, 1989) jusqu'à la world music mâtinée de dance (Shimmering, Warm & Bright, 1992, un peu moins convaincant).














Si leur premier opus "White-Out Conditions" reste sans conteste le sommet de leur parcours avec son alchimie réussie entre froideur des machines et instrumentation d'inspiration médiévale (le morceau-titre parle de lui-même), j'avoue un vrai faible pour leur "Birds Of Passage" suivant.

Un opus encore plus glacé et plus électro, comme au croisement de toute l'indie pop de ces années-là, la synth pop à la Depeche Mode, l'onirisme de Kate Bush et des Cocteau Twins, des échos de Joy Division ou du hiératisme de Dead Can Dance :



Et voilà qu'à la réécoute impromptue de ce groupe légèrement en sommeil de nos jours, un peu rejeté dans l'oubli et trop peu reconnu, on se rend compte de l'influence - underground ou involontaire? - qu'il semble avoir eu sur, non seulement la grande majorité de la pop nordique (une certaine Björk n'émergera que quelque temps plus tard), mais aussi sur tout le renouveau de l'électro pop féminine de ces dernières années.



Faites l'essai : jetez une oreille sur les productions récentes de White Hinterland, School Of Seven Bells, Zola Jesus, Glasser et autres Austra, le parallèle est alors troublant.
Sans parler de la musique de la suédoise Karin Dreijer Anderson, que ce soit la pop festive de The Knife ou l'électro dark de Fever Ray, nul doute qu'elle doive son existence au souffle de la new wave nordique de Bel Canto et à ses avant-gardistes sonorités électro-gothico-ethniques.
 

On n'en aura donc pas fini avec cette décennie dont j'ai toujours pensé qu'elle n'était pas si maudite musicalement ...

Tracklist :
1. Intravenous
2. Birds Of Passage
3. The Glassmaker
4. A Shoulder To The Wheel
5. Time Without End
6. Oyster
7. Continuum
8. Dewy Fields
9. The Suffering
10. Picnic On The Moon
11. Look3

"Birds Of Passage", 1989-1990 (Crammed Discs) ♥♥♥♥
en écoute sur spotify et grooveshark
découvrir Bel Canto sur spotify

titres de Bel Canto en écoute sur la Mini Playlist 80's (à droite du blog)
chronique de "Birds Of Passage" sur xsilence.net

le site de Bel Canto

vendredi 30 septembre 2011

La parenthèse JONO McCLEERY

Alors que la rentrée musicale bat son plein et que les disques à écouter commencent à s'accumuler (Wilco, Zola Jesus et consorts) voilà que je prends déjà un chemin de traverse en allant écouter un peu ailleurs... Effet de la chaleur ou pas, mes oreilles en quête d'apaisement sont tombées par hasard sur "There Is", session de rattrapage impromptue pour un disque paru depuis le 5 septembre.

Déjà estampillé de l'encombrante étiquette de "nouveau James Blake", le dénommé Jono McCleery pourrait être abordé comme un suiveur de saison s'il n'affichait déjà un parcours de folk singer classique entamé avec le mini LP "Darkest Light."

Trêve de références, on écoute et l'aventure retient alors l'attention, mais avouons-le, pas tout de suite : les premiers morceaux, entre dubstep à la James Blake et intonations soul trop proches d'un Kezia Jones (!) agacent un peu et sa reprise de l'anecdotique succès années 80
de Black "Wonderful Life" ne s'impose pas. C'est en fait à partir de "Tomorrow", lent et fascinant quatrième titre, suspendu et atmosphérique, que le cas McCleery commence à intriguer, voire captiver.

"Tomorrow" (version courte) :


Très vite, l'analogie James Blake s'efface un peu, car l'espace esquissé par ce nouveau londonien dessine d'autres paysages, au son moins électro, aux paysages résolument moins novateurs et plus classiques mais pas moins flottants, se frottant au soft jazz et à l'acoustique, descendant du folk de John Martyn, frère pop du Blue Nile ou cousin des anglais Fink ou The Cinematic Orchestra.











Pour lâcher ces sempiternelles comparaisons, disons que la pop en apesanteur de McCleery, pour peu qu'on s'abandonne à sa voix superbe de soulman blanc et à son apprivoisement instrumental de l'espace, distille un calme contemplatif à l'atmosphère changeante, aux échos d'orages à la Radiohead (Garden), de soul music au groove recueilli (superbes Home et It's All) ou d'images bucoliques dignes du folk anglais (The Gymnopedist, moment de grâce voltigeuse).

Étrange album qu'on aurait tort de prendre pour un copié-collé opportuniste de James Blake puisqu'il cherche moins ouvertement les effets électro-dubstep ou à créer de nouveaux espaces sonores. D'une autre manière, il n'en est pas moins un disque libre, à la croisée entre folk et soul music, mutation de blues antique et pop futuriste se basant sur l'instrumentation jazz :



Album à la fois classique et contemporain, on ne peut encore présager de l'avenir sonore à long terme de cet opus. Mais qu'il soit prochainement détrôné par un nouveau prétendant importe peu, tant par l'intemporalité de son inspiration, il risque de faire la joie de ceux - à mon avis nombreux - sensibles au talent de vocalistes inspirés, au spleen de Nick Drake, au groove de Gil Scott-Heron ou à la sensibilité d'un Thom Yorke.
On attend d'ailleurs vos avis.

Tracklist :
1. Fears
2. Garden
3. Wonderful Life
4. Tomorrow
5. It's All
6. Stand Proud
7. Home
8. Only
9. Tie Me In
10. Raise Me
11. The Gymnopedist
12. She Moves

Jono McCleery. "There Is" (Counter Records)
♥♥♥
Paru le 5 septembre
en écoute sur deezer & spotify et 3 titres sur la Playlist Pop
avis sur les inrocks, musique-culture et bon pour les oreilles

jono mc cleery.com

lundi 26 septembre 2011

L'échappée belle de PIERS FACCINI

Parfois les rencontres avec certains artistes prennent du temps. Ainsi, prenez le cas de Piers Faccini : découvert en 2004 lors de son album inaugural "Leave No Trace" sous influence du folk intimiste de Nick Drake, j'avoue avoir perdu de vue depuis le discret song writer après un deuxième volume avec la présence de Ben Harper (Tearing Sky), jusqu'à en avoir zappé son troisième essai en 2009 (Two Grains Of Sand).

Mais toujours se méfier de l'eau qui dort : voilà que le tenace "globbe-trotter singer" sort un nouvel opus que je n'attendais pas et qui se révèle pourtant d'une totale évidence.

Un beau travail d'orfèvre qui voit notre italo-anglais basé en France révéler toute l'ampleur lumineuse de son folk subtil en le frottant d'influences africaines, moyen-orientales, slaves ou tziganes et ainsi larguer la cohorte de ses rivaux folkeux grand public encombrant trop souvent le marché musical.

Sans jamais verser dans la world music plaquée, "My Wilderness" colore le folk pop toujours de bon goût de Faccini pour nous entraîner dans une libre virée entre continents, ballade balkanique et pop intimiste (The Beggar & The Chief), blues africain et folk blanc (les très réussies Tribe et Dreamer) signant des perles immédiates à damner tous les groupes actuels aspirants à l'afro pop :


Piers Faccini - "Tribe"









Une convaincante alchimie musicale qui le voit marier la mélancolie séminale du folk anglais (Richard Thompson, Nick Drake) et le blues malien d'Ali Farka Touré dans le même élan, serti d'arrangements lumineux et cristallins de cuivres et de cordes servis par des instrumentistes inspirés comme l'artiste malien Makan Tounkara, le trompettiste Ibrahim Maalouf ou le violoncelliste Vincent Segal.














Cet opus varié, plus dynamique et cohérent révèle un charme tenace, faussement classique, où son timbre de voix voilé bonifié par le temps touche lors d'introspectifs morceaux (l'émouvant Strange Is The Man en tête), le parallèle souvent évoqué avec Nick Drake ou Jeff Buckley ici justifié jetant le trouble.



Si le genre folk pop est devenu un créneau encombré souvent peu porteur de vraies richesses musicales, avec cet album plus original qu'il n'en a l'air, mariage très harmonieux de la mélancolie blanche et des climats du Delta africain, Piers Faccini, l'air de ne pas y toucher, vient de livrer une réelle réussite qui devrait inquiéter RayLaMontagne, Iron & Wine, voire Bon Iver : la preuve qu'en Europe aussi, on sait faire de très bons disques de folk moderne.

Tracklist
:
1. No Reply
2. The Beggar & The Thief
3. That Cry
4. Strange Is The Man
5. Dreamer
6. My Wilderness
7. Tribe
8. And Still The Calling
9. The Branches Grow
10. Say But Don't Say
11. Three Times Betrayed

Piers Faccini." My Wilderness" (Tôt ou Tard) sorti lundi 26 septembre 2011
♥♥♥♥

en écoute sur deezer & spotify
4 titres sur la Playlist Pop
articles sur les inrocks, bon pour les oreilles et blog-zik

Piers Faccini sera en concert avec Ibrahim Maalouf le 15 décembre à La Sirène, espace de musiques actuelles de La Rochelle, nouvelle scène rock rochelaise à l'excellente programmation. Ceux qui ont prévu de s'y rendre devraient donc m'y croiser, ainsi d'ailleurs lors des concerts d'I'm From Barcelona (12 octobre) ou Syd Matters et Tahiti 80 (26 novembre).

Version alternative - plus réussie à mon goût - de la pochette de l'album :

piers faccini.com
myspace

samedi 24 septembre 2011

LE CINÉ EN DOUCEUR. Restless ou l'art de la fugue

Retour vite fait au cinéma avec un joli moment de cette semaine ciné, "Restless" :

Avec son nouveau film, Gus Van Sant surprendra un peu son public en semblant musarder à la périphérie de son œuvre. Celle-ci semblait traditionnellement dévolue à, d’un côté, les films de commande grand public (Prête À Tout, Harvey Milk) et, de l’autre, les objets arty volontiers conceptuels (Gerry, Last Days).
Et ce, sans négliger la qualité de l’un ou l’autre de ses différents versants, le classicisme des uns équilibrant le radicalisme des autres, et inversement. "Restless" semble alors une discrète parenthèse dans sa filmographie, comme elle l'est surtout dans la vie de ses jeunes (anti) héros. À l’image du "Two of Us" des Beatles qu'on y entend, une modeste mais gracieuse bal(l)ade.
Avec son sujet "boy meets girl" typique - Enoch, jeune homme fragile rencontrant Annabel, jeune fille condamnée sans appel par le cancer, tous deux fascinés par la mort - le célèbre auteur d"Elephant" évite soigneusement le côté pur mélo de son sujet imposé en se tenant au centre même de ses éternelles préoccupations de cinéaste : filmer la jeunesse aux prises avec la mort.

Le tout, en optant résolument pour le mode mineur (Restless reste un film modeste qui jamais ne prétend à être autre chose) et une constante douceur : douceur de l’automne lumineux de sa ville natale Portland, douceur de l’image, élégante et soignée, douceur de l’idylle naissante entre les jeunes gens, douceur de leur physique d’angelots gracieux. Tous éléments au diapason de la petite musique qu’égrène sa jolie fable aux allures de rêve éveillé, mélancolie et douleurs secrètes y compris, pas seulement réservée au public des teen movies.


Si le début du film inspirera aux cinéphiles des souvenirs du classique "Harold et Maude" (le jeune Enoch hantant les enterrements de parfaits inconnus), si Annabel/Mia Wasikowska évoque une jeune Mia Farrow ou Enoch/Henry Hopper un jeune Dennis Hopper (normal c’est son fils et portrait craché du père!), pour peu qu’on accepte la fuite de la réalité aux allures de fugue empruntée par le couple, "Restless" est une charmante parenthèse désarmante de simplicité, filmant la jeunesse qui tente d’exorciser la mort à la manière de deux grands enfants.













Deux enfants excentriques, petits dandys en habits vintage refusant leur destin en dialoguant avec un ami fantôme imaginaire, s’émerveillant des chants d’oiseaux ou répétant avec ferveur la scène de leurs ultimes adieux.

Un goût pour une légèreté revendiquée qui, comme les jeux d’enfants, pourra se révéler confondante de naïveté désuète ou de joliesse un peu sage mais le plus souvent touchera par son mélange de gravité résignée et de douceur ouatée irréelle. Le tout distillant un charme voisin de celui de la comédie romantique "500 Jours Ensemble."

Petit film à la réalisation presque invisible (ça nous change chez l'américain, et plutôt en bien) qui touche l'air de rien aux choses graves de l’existence et évocation élégiaque de l’adolescence, ce micro-opus de Gus Van Sant aux airs de fugue distille une mineure mais radieuse morale : il n’est que temps que profiter du temps qui nous reste. Message reçu.

À signaler, toujours une impeccable bande-son pop chez l’ami américain : Elliott Smith, Bon Iver, Pink Martini, The Beatles, Nico et des compositions de Gus Vans Sant lui-même.



"Restless" (États-Unis, 2011). Sorti le 21 septembre 2011
♥♥♥♥
Réalisation : Gus Van Sant. Scénario : Jason Lew. Directeur de la photo : Harris Savides. Montage : Elliot Graham. Musique : Danny Elfman. Production : Imagine Entertainment & Columbia Pictures. Distribution : Sony Pictures France. Durée : 95 mn.
Avec : Henry Hopper (Enoch) ; Mia Wasikowska (Annabel) ; Ryo Kase (Hiroshi) ; Schuyler Fisk (Elizabeth Cotton). 

articles sur fluctuat.net et la houlette du hérisson

Bonus : le "Two of Us" des Beatles qui ouvre le film :

samedi 17 septembre 2011

LE CINÉ DE LA RENTRÉE. La Guerre est déclarée

Avec un jour de retard (c'est bien bon de batifoler sur Facebook, mais ça n'aide pas à écrire son billet), on poursuit nos séances ciné avec le film dont on a le plus entendu parler cette rentrée.

Si tout le monde sait déjà que "La Guerre est déclarée" depuis le 31 août, vu que c'était LE film attendu de septembre depuis son accueil triomphal en mai, je n'ai vu que cette semaine sur grand écran le combat de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm contre le cancer qui affecta leur fils.
Porté par un rare emballement critique depuis sa présentation cannoise, "La Guerre est déclarée" ne prétend pourtant pas à être un "chef-d'oeuvre", effet indésirable de la déferlante médiatique l'entourant depuis et qui n'aura pour effet que d'en décevoir ou agacer certains.


Non, pour ceux - dont votre serviteur - qui avaient vu "La Reine des Pommes", charmant et délirant premier film de son auteur/trice, ce deuxième film est la confirmation du talent personnel, pétillant et ludique de Valérie Donzelli.

Prototype unique qu'elle-même et son ex-compagnon ont du mal à qualifier - ni drame, ni comédie, ni mélo - autant oeuvre plongeant dans l'auto-fiction que récit d'un combat intime contre le pire, "La guerre est déclarée" est un petit miracle de film vivant, physique et libre, volonté selon eux "de se débarrasser du mauvais et de conserver le bon".

Un positivisme se traduisant à l'écran par un dosage d'équilibriste entre le grave et le cocasse, le douloureux et le léger, mais toujours juste. Un refus du pathos et un contre-pied qui en font une vraie bouffée de vie, film d'action d'un très jeune couple contraint d'affronter le pire, petits soldats prenant d'assaut les hôpitaux et faisant face malgré tout ensemble.

Sentimental, souvent poignant mais sans chantage émotionnel ou trafic d'émotions falsifiées, le film est en fait moins le récit de l'aventure du petit Adam que celui de ses parents, unis dans l'adversité, poussés à l'énergie, mais détruits de l'intérieur et finalement séparés. Et tout cela dit sans la moindre amertume.

Jalousie du succès aidant, on reproche plein de choses à Valérie Donzelli, dont la principale serait de privilégier le fond sur la forme. Drôle de reproche pour un film plutôt malicieux, tourné avec un appareil-photo HD (!), joliment éclairé, où voix-off, énergie juvénile et bouffées de chanson sont autant de clins d'oeil à Truffaut, la nouvelle vague ou la comédie musicale.

Un film utilisant au mieux la musique, en accord profond avec l'humeur des scènes qu'elle introduit. Pertinente bande-son où Vivaldi, Yuksek, Georges Delerue, Jacno ou Peter von Poelh sont plus des vraies couleurs ajoutées au film (comme chez Xavier Dolan) que le banal habillage pop perçu par certains.

Non exempt de maladresses (interprétation flottante, Jérémie Elkaïm en tête), "La Guerre est déclarée" se révèle attachant aussi malgré/grâce à elles, vivifié par de jolis seconds rôles (Anne Le Ny, Frédéric Pierrot, mention spéciale au couple Michèle Moretti-Philippe Laudenbach) et s'avère un constant hommage au monde médical et à l'hôpital public dans son ensemble.

Au final, c'est surtout une bouffée d'un cinéma en liberté, humain et réconfortant dont le message positif n'irritera que ceux qui ont choisi de voir tout en noir, tout le temps, partout, même au cinéma.
Ça les regarde, mais l'art peut aussi se nourrir de sentiments simples, honnêtes et optimistes.



"La Guerre est déclarée" (France, 2011). Sorti le 31 août
♥♥♥Réalisation : Valérie Donzelli. Scénario : Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm. Directeur de la photo : Sébastien Buchmann. Production : Édouard Weil. Distribution : Wild Bunch. Musique : Vivaldi, Benjamin Biolay, Laurie Anderson, Yuksek, Jacno... Durée : 100 mn.

Avec : Valérie Donzelli (Juliette) ; Jérémie Elkaïm (Roméo) ; César Desseix (Adam bébé) ; Michèle Moretti (Geneviève) ; Philippe Laudenbach (Philippe) ; Anne Le Ny (Dr Fitoussi) ; Frédéric Pierrot (Professeur Sainte-Rose) ; Bastien Bouillon (Nikos) ; Gabriel Elkaïm (Adam à 8 ans).

avis divers : pour sur la houlette du hérisson, pour/contre sur télérama et contre sur chronic'art

rencontre publique avec Valérie Donzelli & Jérémie Elkaïm

le site du film