vendredi 19 novembre 2010

SCÈNE FRANÇAISE ... en anglais. Yann Tiersen, Radiosofa, The Bewitched Hands

La sélection musicale de cette fin de semaine réactive par hasard un vieux serpent de mer : le rock français.

Force est d'avouer que la scène nationale bon an, mal an, produit toujours régulièrement du rock made in France, d'autant plus quand ceux-ci s'expriment parfois paradoxalement, en vue d'exportation ou non, ... en anglais ! Et, paradoxe encore, les artistes choisis ici s'avèrent être tous basés en région.

Premier régional de l'étape, le célèbre Yann Tiersen nous est revenu en octobre avec "Dust Lane", un nouvel opus qui risque de surprendre les retardataires scotchés à l'époque d"Amélie Poulain", mais pas les auditeurs des "Retrouvailles" qui le voyaient travailler en 2005 avec les stars indie Liz Fraser (Cocteau Twins) ou Stuart Staples (Tindersticks).

Personnalité depuis quelque temps en mutation, le breton prend le public à rebrousse-poil en publiant sur le légendaire label anglais Mute cette oeuvre qui confirme sa grande liberté artistique.

Libéré de tout carcan de format (chanson, musique de film) et trempant son inspiration dans une humeur assez sombre, le Brestois met sa virtuosité d'instrumentiste au service de longues pièces musicales - souvent sept minutes - atmosphériques et rock, mais façon rock progressif années 70, voire post-moderne.

Entouré d'une foule de collaborateurs discrets mais pointus (Laetitia Sheriff, Josh Pearson, Matt Elliott), "Dust Lane" semble souvent une musique de fin du monde, ombrageuse (Palestine), tourmentée et expérimentale (Dark Stuff au son seventies vintage), parfois bruitiste, mais traversée d'une énergie vitale presque lumineuse - les choeurs et le lyrisme des arrangements sur Ashes - et qui pourra parfois faire songer au lyrisme des Arcade Fire.

Un paradoxe surprenant pour une oeuvre souvent radicale mais maîtrisée, qui a emballé les spectateurs estivaux de la dernière Route du Rock, point d'orgue d'un parcours singulier qui devrait nous valoir de nouvelles surprises pour les années à venir.

Yann Tiersen. "Dust Lane" (Mute Records) ♥♥♥en écoute sur Deezer et Spotify

chronique sur Hop Blog et Les chroniques de Charlu




"Dust Lane" en live à la Route du Rock 2010 :



Yann Tiersen.fr

Le groupe qui suit surprendra beaucoup moins, tant il s'inscrit dans la lignée d'un rock français électrique et sombre, à la noirceur post-adolescente.

Une école déjà fort représentée de par chez nous - les anciens new wave des 80's Taxi Girl, Marquis de Sade, Gamine - ou les incontournables du genre, Noir Désir.

Rien de nouveau donc, souvent un air de déjà entendu, mais avouons que le disque et le groupe, une formation venue de Rouen - toujours des régionaux... - affichent une flamme qui emporte plutôt le projet.

Tendu et nourri d'une sèche énergie, leur deuxième album "Le Souffle Court" témoigne d'une vraie cohésion artistique (beau son de guitares).

Toutefois Radiosofa, avec à leur tête le chanteur Thomas Cramoisan, ne possède pas encore la valeur ajoutée qui leur permettrait de sortir du lot.
Ainsi, on pense dans les meilleurs moments au groupe Tanger, et aux outsiders solitaires Joseph d'Anvers ou l'excellent Arman Méliès, et dans les moins bons, au passable Da Silva, d'ailleurs présent avec eux sur "Les Portes" leur titre le plus faible, étrangement le premier single extrait de l'album.










On sera aussi moins fou des paroles très scolaires, qui recyclent l'ordinaire des figures imposées du "rock à volonté poétique". Mais, bien que d'ordinaire peu sensible, voire agacé par le genre, sur des titres comme "10 000 Brasses" ou "Comme un rêve" passe une belle fougue nerveuse.
Et le seul titre en anglais, "Fuzzy" - une reprise folk-rock de Grant Lee Buffalo, vous vous rappelez ? - m'encline à penser qu'il devraient publier un album en anglais.

L'album se clôt sur la calme ballade "Les Voyages Immobiles" où l'on retrouve ... Arman Méliès. Qui se ressemble s'assemble. Au final, un groupe à surveiller pour peu qu'il mûrisse musicalement.

Radiosofa. "Le Souffle Court" (Opposite Prod.) ♥ en écoute sur Deezer et Spotify



Radiosofa.net

Changement de décor avec les chiens fous de The Bewitched Hands, jeune groupe venu de Reims et qui affole quelque peu le Landernau indé français en ce moment.
Et force est de reconnaître qu'il est difficile de résister à la fougue et l'enthousiasme de cette bande folk-rock qui montre un appétit féroce.

Rendez-vous compte, les voilà en train de faire se télescoper sur leur premier album "Birds & Drums", la pop radieuse des sixties (Beatles & co) et le rock indie 90 (style Boo Radleys, Pixies..).

Ou carrément refaire - sur l'épique "Hard to Cry" - les harmonies vocales des Fleet Foxes avec leur collectif digne des farfelus suédois de I'm From Barcelona et le lyrisme musical (côté foutraque pataud inclus) de Arcade Fire, encore eux.

L'ensemble, toujours sympathique et dynamique - les chansons durent en moyenne deux/trois minutes - s'avère toutefois encore un peu vert et trop peu cadré, avouons-le, comme leur accent frenchie très prononcé (!).

Mais leur joie y est doucement contagieuse, et l'énergie de ces "mains ensorcelées" devrait combler en live un public qui n'attend que ça. Et peut-être embraser une scène rock française souvent trop sage.

The Bewitched Hands. "Birds & Drums" (Jive Epic) ♥♥ en écoute sur Deezer et Spotify

chronique sur La musique à papa

La vidéo de "Sea" :


The Bewitched Hands en live :

le myspace de The Bewitched Hands

À venir : "scène française épisode 2", rayon nouveaux chanteurs

jeudi 18 novembre 2010

DVD-CINÉ. Fly me to "Moon"

On s'est quittés avec la musique du père, on se retrouve avec le film du fils...

Après une trop longue semaine d'interruption dû à un très long week-end post 11 novembre, cette nouvelle séance DVD reste dans la famille Bowie, plus exactement Jones : en effet, Duncan Jones, le réalisateur de "Moon" est bel est bien le fils de l'ex-Ziggy. *

Le jeune "Zowie", surnom donné autrefois au petit Duncan par son fantasque paternel, a bien grandi et a fait ses premiers pas de réalisateur l'an dernier avec un film de science-fiction très réussi, étrangement jamais sorti en salles malgré des prix glanés au Sundance Film Festival et les Prix du jury et Prix du public à Gérardmer début 2010, amplement mérités.

*Bowie avait d'ailleurs salué la naissance de son fils avec la chanson "Kooks" sur "Hunky Dory" en 1971

Futur proche : Sam Bell vit depuis trois ans dans la station lunaire de Selene, où il gère l'extraction d'une nouvelle énergie, l'hélium 3, pour le compte de l'entreprise Lunar, seule solution à la crise de l'énergie sur Terre. Souffrant de son isolement et de la distance le séparant de sa femme et de sa fille, il passe son temps à imaginer leurs retrouvailles.
Mais quelques semaines avant la fin de son contrat, Sam se met à avoir des visions étranges. Que se passe-t-il donc sur Selene ? ...
De fait, "Moon" est un singlier film qui renoue avec le ton unique de la S.F. des années 70, avant que le fracas des space-operas ou des films de monstres spatiaux n'engloutissent quelque peu le genre. D'ailleurs, au vu des premières images de la station lunaire, reviennent en écho des souvenirs lointains de la série "Cosmos 1999" et de ses astronautes isolés dans l'espace qui firent la joie des enfants des années 70.

Rassurez-vous, pour modeste qu'ait été le budget de Jones pour un film de ce genre - moins de 5 M de $ - il ne tombe pas du tout dans le kitsch, soignant l'aspect visuel et l'atmosphère envoûtante de ce récit captivant, plus voyage intérieur troublant que virée intersidérale pour ados. Mais il est difficile d'en dire plus, sous peine de déflorer le coeur même de l'intrigue.












Le film est d'abord l'occasion de révéler à tous le talent de l'excellent quoique trop méconnu Sam Rockwell (vu dans Confessions d'un homme dangereux ou L'Assassinat de Jesse James...), quasiment de tous les plans de ce huis-clos spatial schizophrénique.
Il porte toute la solitude et la confusion de cet homme seul, plus anonyme employé spatial et élément interchangeable que valeureux astronaute conquérant.
Sous les atours d'un film de science-fiction, "Moon" développe une pertinente réflexion sur l'assujettissement de l'être humain à la recherche du profit financier et, de façon plus métaphysique, remet en question les bases même de l'identité humaine : l'unicité meancée et la fragilité de l'individu, par définition un être isolé dans l'univers... Et nous prévoit un avenir assez funeste, à faire froid dans le dos.
On n'oubliera pas de sitôt la figure de l'attachant Sam, esseulé et isolé, avec comme unique compagnon l'ordinateur Gerty, auquel Kevin Spacey prête sa voix suave, contre toute attente seul soutien fidèle de l'élément humain dans cette épreuve existentielle.


Un homme tout seul - quoique ? - dans l'espace avec un ordinateur, ça me rappelle un "petit" film de 1968 d'un certain Kubrick.

De fait, pour original que soit "Moon", il est assez aisé de reconnaître les évidentes références auxquelles il peut renvoyer pour l'amateur de S.F. : "2001 l'Odyssée de l'Espace", bien sûr, mais également des oeuvres des 70's comme le méconnu "Silent Running" de Douglas Trumbull (1972) réflexion prémonitoire sur l'écologie, ou le magnifique et poétique "Solaris" (version Tartovski ou Sodderbergh, qu'importe).






















Sans oublier le questionnement sur l'identité, lointain écho du thème principal du célèbre "Blade Runner" de Ridley Scott d'après le génial Philip K. Dick.
Et la dernière référence aura finalement un écho très personnel et familial : en fait, "Moon" ne serait pas, mais de façon inversée, pour Duncan Jones, un hommage au classique interstellaire qui rendit son père célèbre ?

En effet, la chanson "Space Oddity" du papa racontait le choix d'un astronaute préférant rester dans l'espace plutôt que de revenir sur Terre parmi les hommes, alors que le "Moon" du fiston nous fait partager les efforts désespérés d'un autre astronaute pour quitter le vide des étoiles et rejoindre, croit-il, la communauté humaine.
Autre époque, autre vision.

Mais on ne saurait renier l'héritage famililal, n'est-ce pas ?
À signaler : l'excellente musique du compositeur Clint Mansell, collaborateur habituel de Darren Aronofsky (Requiem For A Dream, The Fountain) qui contribue grandement à l'atmosphère envoûtante du film.

"Moon" (Grande-Bretagne, 2009). Réalisation : Duncan Jones. Scénario : Duncan Jones et Nathan Parker. Chef-opérateur : Gary Shaw. Musique : Clint Mansell. Production : Xingu Films. Durée : 90 mn.
Avec : Sam Rockwell (Sam Bell) ; Robin Chalk (Sam) ; Matt Berry (Overmeyers) ; Kaya Scodelario (Eve Bell) ; Malcom Stewart (le technicien) ; Benedict Wong (Thompson).

Excellentes chroniques sur
La Tête à Toto et De l'autre côté, perché avec le blanc lapin

DVD disponible depuis juin dernier chez France Télévisions

La bande-annonce originale du film :

mercredi 10 novembre 2010

LE COIN DES CLASSIQUES. Station To Station

Retour sur un disque et un artiste qui figurent tous deux depuis bien longtemps au panthéon musical, dont je doute que ma modeste contribution apporte quoi que ce soit de nouveau à leur sujet.


Mais, depuis fin septembre qu'est réapparu ce classique en édition spéciale (3 CD) et en version luxe (5 CD, 3 LP, 1 DVD, merci le marketing chez EMI !) et que ces jours-ci se publie un hommage musical assez indigent au mythique créateur de Space Oddity ou Ziggy Stardust, l'envie est grande de replonger dans l'univers de Mr David Robert Jones, sans doute aucun l'artiste qui m'aura le plus durablement marqué.


Or donc, en 1976 David Bowie publiait Station To Station, son album défini depuis par tous "d'album de transition". Son alter ego décadent Ziggy était mort depuis longtemps, Bowie se lassait de la vie américaine et la cocaïne de Los Angeles nourrissait sa paranoïa de superstar fantomatique qui faisait ses premiers pas au cinéma dans L'Homme Qui Venait d'Ailleurs. Une fable S.F. un peu bancale mise en scène par Nicolas Roeg, où notre héros joue l'alien, mais devenue culte car un quasi-documentaire sur "Bowie-la-star-à-la-dérive".

Depuis quelque temps sous influence du krautrock synthétique allemand (Kraftwerk, Neu!) Station To Station sera l'occasion pour l'icône anglaise, alors que les premiers punks aboient déjà, d'opérer une métamorphose capitale après son album soul Young Americans (1975) déjà une date après sa période glam.

Plus exactement, en créant ce dernier personnage du "Thin White Duke", dandy blafard cynique et détaché qui court comme un fil noir et blanc tout au long des six uniques morceaux composant le disque, Bowie en termine avec ses précédentes incarnations fictives bariolées pour créer simplement ... David Bowie lui-même et tout ce qu'il produira ensuite.

C'est peut-être pourquoi je suis attaché à Station To Station, magistral mélange de flamme et de glace. Un disque charnière, un de ceux que j'ai écouté tardivement après les chocs que furent, entre autres, le mythique Life On Mars? sur le fondamental Hunky Dory ou le somptueux Ashes To Ashes découvert à 13 ans sur Scary Monsters. Ce dernier fut du coup le premier CD de Bowie acheté avant les autres ensuite.










 

Ici la pochette version couleur de
Station To Station, version remastérisée de 1999 :

Pourquoi celui-ci ? Parce qu'avant d'être un mélange d'expérimentation (Station To Station, le titre) et de chansons au groove parfait (Golden Years, unique tube du disque), cet album inépuisable, mélange de funk U.S. et rock européen au climat pré-new wave co-produit par Harry Maslin, où brillent les guitaristes géniaux Earl Slick et Carlos Alomar et le bassiste George Murray, est le disque où le chanteur Bowie est à son sommet.

Une maîtrise impressionnante de sa voix, plus posée qu'avant, tour à tour martiale (fabuleux morceau-titre Station To Station avec son intro expérimentale imitant le sifflement du train), séductrice (Stay), suppliante (la quasi-religieuse World On A Wing), ironique (TVC 15), distanciée (Golden Years), et même émouvante (Wild Is The Wind, reprise géniale de Nina Simone).

Station To Station, version live de la tournée 1978 :



Un vrai festival vocal entre démonstration technique et libération expressionniste du chant. De quoi filer de sérieux complexes à des générations d'aspirants chanteurs qui tenteront de marcher assez vainement dans ses brisées en tentant de dupliquer sa théâtralité et son dandysme excentrique, le tout souvent loin du compte vocalement.

Et n'en déplaise à ceux qui n'ont parfois vu en Bowie qu'un roi des poseurs ou un opportuniste ambitieux vampirisant ses influences (Marc Bolan de T-Rex, Scott Walker, Syd Barrett, Lou Reed, Iggy Pop), la star androgyne aux yeux vairons cherchait, comme un adolescent attardé de 29 ans, autant sa personnalité profonde que son équilibre personnel dans ce tourbillon insensé de superstar des années 70.



Car soudain, à la faveur de l'enregistrement de Station To Station, parmi le pèle-mêle impulsif de ses psychoses ou lubies - l'occultisme, le glamour romantique des années 30, le rock allemand pré-électro, l'expressionnisme allemand - Bowie posait là les fondamentaux des "new" et "cold wave" électroniques développées plus tard à Berlin avec Brian Eno pour Low et "Heroes". Et surtout, exorcisant ses démons, il retrouve dimension humaine, recentre sa créativité et jette les bases de tout ce qu'il sera plus tard.

 











Un artiste majeur jetant des ponts entre expérimentation et entertainment, avant-garde et grand public, showman au charisme magnétique, à l'occasion narcisse mégalomane moins bien inspiré (ses errements de célébrité dans la pop clinquante des 80's et début des 90's) mais au final, une personnalité incontournable, à juste titre devenue légendaire.

Un document certifié d'époque, Word On A Wing et Stay captés seulement en répétition, imaginez le concert :



Quels que soient les défauts de l'homme, dont la trajectoire démesurée illumina les années 70, une telle force créatrice alliée à un charisme unique, un talent brillant d'auteur-compositeur et une voix exceptionnelle est assez rare dans l'histoire de la musique et force depuis toujours mon admiration. Car qu'on l'aime ou qu'on s'en méfie, quoiqu'on en pense, quoiqu'on en dise, comme pour les Beatles, on en revient toujours à un moment donné à Bowie.

Pour se convaincre par l'absurde de la force irréfutable de l'interprète Bowie, jetez donc une oreille sur la piteuse compilation We Were So Turned On, hétéroclite et très dispensable "tribute" au Thin White Duke. Même conçu pour la cause caritative War Child, on a rarement entendu hommage passer autant à côté de la beauté des originaux.

Tout au plus signalera-t-on la jolie reprise toute en cordes de Life On Mars? de Keren Ann, un honnête mais peu original Ashes To Ashes par les jeunes Warpaint, ou une version robotique de Let's Dance par We Have Band. Mais généralement, c'est plutôt médiocre, on y croise même les vétérans Duran Duran, c'est dire. Une raison de plus pour regretter la retraite artistique prolongée de notre homme pour raisons de santé depuis 2004.

Mieux vaut donc se quitter avec le Duke et le beau clip noir et blanc de Wild Is The Wind :




Je vous engage à (re) découvrir la version intégrale de Station To Station en écoute sur spotify
Sur deezer, vous entendrez l'album + le live du Coliseum de Nassau durant l'historique tournée de 1976, version longtemps pirate qui constitue surtout l'intérêt de la réédition de cet album in-dis-pen-sable.

Tracklist : 

1. Station To Station
2. Golden Years
3. Word On A Wing
4. TVC 15
5. Stay
6. Wild Is The Wind

"Station To Station" 1976 (RCA Records/EMI) CHEF-D'OEUVRE ♥♥♥♥♥
chronique érudite chez Dr frankNfurter

Station To Station, édition spéciale 3 CD + livret + 3 photos (EMI) environ 20 €
Station To Station, coffret de luxe 5 CD + 3 LP + 1 DVD + nombreux collectors, autour de 109 € pour les super fans fortunés
 









We Were So Turned On, A Tribute to David Bowie (Naïve) en écoute sur deezer et sur spotify ... parce que je suis conciliant.

mardi 9 novembre 2010

PETIT ÉCRAN. Deux séries au top. Breaking Bad & Mad Men

Longtemps que je n'ai pas évoqué l'actualité des séries télé sur ce blog... Mais avouons que la rentrée télé en la matière n'a pas fait des étincelles, mais il serait dommage de passer sous silence la diffusion en ce moment même de deux séries parmi les plus remarquables de ces dernières années, petites prétendantes à la succession des désormais classiques "Six Feet Under" et "Les Soprano".

Toutes deux produites par la chaîne AMC, et qui dessinent toutes deux le portrait d'une Amérique un tantinet inquiète et névrosée.

D'abord Arte nous régale depuis le 9 octobre chaque samedi de la plus réjouissante des séries dépressives ... ou serait-ce l'inverse ?
Série baignant dans l'humour le plus noir, "Breaking Bad" nous embarque dans le quotidien mouvementé de Walter White, ex-chimiste prodige, devenu anonyme professeur de lycée à Albuquerque.

Déjà marqué par la scoumoune, avec un fils handicapé et un compte en banque à sec, il n'hésite pas à devenir fabricant de drogue depuis qu'il se sait atteint d'un cancer du poumon, afin de mettre sa famille à l'abri.
Point de départ d'une série de péripéties déjantées aux côtés de ce anti-héros à la fois pathétique et émouvant, car bénéficiant de l'enthousiasmante interprétation de l'acteur Bryan Cranston, tout en frustration, dignité et dinguerie mêlées.

(Les spectateurs de la sitcom "Malcom" autrefois diffusée sur M6 sauront à quoi s'en tenir au rappel des étonnantes prestations de Bryan Cranston qui y joua longtemps avec bonheur Hal, le père extraverti et dingo).
Mais Walter se dénichera un complice dans cette aventure, car vite associé à un jeune minable dealer de crystal meth, Jesse Pinkman (joué par Aaaron Paul), qui jadis fut son ... plus mauvais élève !

Mariage de la carpe et du lapin, ce tandem improbable de bras cassés s'embarque - et nous avec - vers le plus chaotique des avenirs, sorte de revers cauchemardesque et meurtrier du rêve américain. Un équivalent télévisé de la mécanique du désastre des losers magnifiques et autres crétins ultimes des films des frères Coen, style "Sang pour Sang" ou "Fargo".

Mais si la série de Vince Gilligan impose un réel anti-conformisme tout en maniant une réjouissante bouffonnerie burlesque, c'est aussi par ses détails réalistes et son portrait en creux d'une Amérique moyenne plutôt très "down", embourbée économiquement, en pleine crise de confiance et en complète perte de valeurs morales.

Une vraie tragi-comédie sur l'aliénation sociale, qui n'oublie pas le caractère humain de ses personnages, à la fois touchants ET monstrueux.

Cette "tragédie d'un homme ridicule" version U.S. est aussi pathétique que désopilante, et d'une sensiblité vraiment contemporaine. Arte en diffuse d'ailleurs la saison 2 dans la foulée en ce moment-même. De quoi nous rendre définitivement addicts.

"Breaking Bad", une série créée par Vince Gilligan et produite par la chaîne AMC
Saison 1 (2008), 7 épisodes de 45 mn. Saison 2 (2009), 13 épisodes de 45 mn.

Diffusion de 2 épisodes chaque samedi vers 22h20 sur arte

La bande-annonce de la saison 2 :


Autre fleuron d'AMC, c'est d'ores et déjà une oeuvre culte qu'on retrouve pour sa troisième saison actuellement diffusée sur Canal+, autrement dit, "Mad Men" la plus stylée, la plus élégante des séries de l'histoire de la télé américaine et l'une des plus mélancoliques.

Radiographie de l'Amérique du début des années 60, à travers le quotidien d'une agence de publicitaires new-yorkais, "Mad Men" est devenu, depuis sa création en 2007, un mini-phénomène de société aux États-Unis, ce principalement pour le soin apporté à la reconstitution de l'époque en question. Pas une coiffure, robe, intérieur, objet qui ne soit pas irréprochablement d'époque.

De quoi ravir les amateurs de design, les secrétaires de rédac de magazines branchés et les bobos nostalgiques... Mais justifier le succès de "Mad Men" seulement par sa beauté plastique et son indéniable glamour serait fort réducteur, et occulterait le caractère fondamentalement critique d'une série au caractère secrètement subversif.

Son créateur Matthew Weiner - ex-scénariste des Soprano, tiens, tiens... - dit avoir voulu recréer l'époque où travaillait son propre père pour montrer l'envers du décor de cette période d'expansion trop idéalisée dans la mémoire collective.

"Mad Men" met en scène une société extrêmement clivée, dominée par des hommes dominateurs au machisme profond - le taciturne et mystérieux publicitaire vedette Don Draper joué par John Hamm en tête - et ordinairement conformiste, raciste ou machiste.










Sous les mises en plis impeccables des femmes aux foyers modèles - la très "Grace Kelly" Betty Draper, épouse soumise et mélancolique de Don - ou des secrétaires en mal d'émancipation - l'ambitieuse Peggy Olson - se cachent des abîmes de frustration et de solitude, très loin de l'image d'épinal d'une Amérique épanouie et sans nuages, version moderne des mélodrames amers de Douglas Sirk.

Se développant à l'image d'un cycle littéraire intimiste, Mad Men est une série au fort potentiel romanesque, au rythme volontairement lent et à l'action assez limitée, une particularité encore plus marquée dans cette troisième saison.
Mais il est vrai qu'il faut savoir patienter, et une fois acclimaté à cet univers faussement rassurant, difficile de ne pas succomber au magnétisme de ces personnages tentant sourdement d'échapper au rouleau-compresseur de l'aliénation sociale.












Don Draper, au spleen digne d'un héros de F. Scott Fitzgerald, qui cache soigneusement son passé, ou la secrétaire aux formes voluptueuses Joan Harris luttant pour conserver sa dignité, sont parmi les personnages les plus fascinants de la fiction américaine récente.
Une fiction qui peut se voir comme un portrait en écho d'une Amérique contemporaine également aliénante. Il est temps de succomber à votre tour à la petite musique élégante et mélancolique de "Mad Men".

"Mad Men" une série créée par Matthew Weiner et produite par AMC
Saison 3 (2009), 13 épisodes de 45 mn.

Diffusion d'un épisode chaque jeudi à 22h15 sur Canal+

Bande-annonce américaine de la saison 3 :