mardi 9 novembre 2010

PETIT ÉCRAN. Deux séries au top. Breaking Bad & Mad Men

Longtemps que je n'ai pas évoqué l'actualité des séries télé sur ce blog... Mais avouons que la rentrée télé en la matière n'a pas fait des étincelles, mais il serait dommage de passer sous silence la diffusion en ce moment même de deux séries parmi les plus remarquables de ces dernières années, petites prétendantes à la succession des désormais classiques "Six Feet Under" et "Les Soprano".

Toutes deux produites par la chaîne AMC, et qui dessinent toutes deux le portrait d'une Amérique un tantinet inquiète et névrosée.

D'abord Arte nous régale depuis le 9 octobre chaque samedi de la plus réjouissante des séries dépressives ... ou serait-ce l'inverse ?
Série baignant dans l'humour le plus noir, "Breaking Bad" nous embarque dans le quotidien mouvementé de Walter White, ex-chimiste prodige, devenu anonyme professeur de lycée à Albuquerque.

Déjà marqué par la scoumoune, avec un fils handicapé et un compte en banque à sec, il n'hésite pas à devenir fabricant de drogue depuis qu'il se sait atteint d'un cancer du poumon, afin de mettre sa famille à l'abri.
Point de départ d'une série de péripéties déjantées aux côtés de ce anti-héros à la fois pathétique et émouvant, car bénéficiant de l'enthousiasmante interprétation de l'acteur Bryan Cranston, tout en frustration, dignité et dinguerie mêlées.

(Les spectateurs de la sitcom "Malcom" autrefois diffusée sur M6 sauront à quoi s'en tenir au rappel des étonnantes prestations de Bryan Cranston qui y joua longtemps avec bonheur Hal, le père extraverti et dingo).
Mais Walter se dénichera un complice dans cette aventure, car vite associé à un jeune minable dealer de crystal meth, Jesse Pinkman (joué par Aaaron Paul), qui jadis fut son ... plus mauvais élève !

Mariage de la carpe et du lapin, ce tandem improbable de bras cassés s'embarque - et nous avec - vers le plus chaotique des avenirs, sorte de revers cauchemardesque et meurtrier du rêve américain. Un équivalent télévisé de la mécanique du désastre des losers magnifiques et autres crétins ultimes des films des frères Coen, style "Sang pour Sang" ou "Fargo".

Mais si la série de Vince Gilligan impose un réel anti-conformisme tout en maniant une réjouissante bouffonnerie burlesque, c'est aussi par ses détails réalistes et son portrait en creux d'une Amérique moyenne plutôt très "down", embourbée économiquement, en pleine crise de confiance et en complète perte de valeurs morales.

Une vraie tragi-comédie sur l'aliénation sociale, qui n'oublie pas le caractère humain de ses personnages, à la fois touchants ET monstrueux.

Cette "tragédie d'un homme ridicule" version U.S. est aussi pathétique que désopilante, et d'une sensiblité vraiment contemporaine. Arte en diffuse d'ailleurs la saison 2 dans la foulée en ce moment-même. De quoi nous rendre définitivement addicts.

"Breaking Bad", une série créée par Vince Gilligan et produite par la chaîne AMC
Saison 1 (2008), 7 épisodes de 45 mn. Saison 2 (2009), 13 épisodes de 45 mn.

Diffusion de 2 épisodes chaque samedi vers 22h20 sur arte

La bande-annonce de la saison 2 :


Autre fleuron d'AMC, c'est d'ores et déjà une oeuvre culte qu'on retrouve pour sa troisième saison actuellement diffusée sur Canal+, autrement dit, "Mad Men" la plus stylée, la plus élégante des séries de l'histoire de la télé américaine et l'une des plus mélancoliques.

Radiographie de l'Amérique du début des années 60, à travers le quotidien d'une agence de publicitaires new-yorkais, "Mad Men" est devenu, depuis sa création en 2007, un mini-phénomène de société aux États-Unis, ce principalement pour le soin apporté à la reconstitution de l'époque en question. Pas une coiffure, robe, intérieur, objet qui ne soit pas irréprochablement d'époque.

De quoi ravir les amateurs de design, les secrétaires de rédac de magazines branchés et les bobos nostalgiques... Mais justifier le succès de "Mad Men" seulement par sa beauté plastique et son indéniable glamour serait fort réducteur, et occulterait le caractère fondamentalement critique d'une série au caractère secrètement subversif.

Son créateur Matthew Weiner - ex-scénariste des Soprano, tiens, tiens... - dit avoir voulu recréer l'époque où travaillait son propre père pour montrer l'envers du décor de cette période d'expansion trop idéalisée dans la mémoire collective.

"Mad Men" met en scène une société extrêmement clivée, dominée par des hommes dominateurs au machisme profond - le taciturne et mystérieux publicitaire vedette Don Draper joué par John Hamm en tête - et ordinairement conformiste, raciste ou machiste.










Sous les mises en plis impeccables des femmes aux foyers modèles - la très "Grace Kelly" Betty Draper, épouse soumise et mélancolique de Don - ou des secrétaires en mal d'émancipation - l'ambitieuse Peggy Olson - se cachent des abîmes de frustration et de solitude, très loin de l'image d'épinal d'une Amérique épanouie et sans nuages, version moderne des mélodrames amers de Douglas Sirk.

Se développant à l'image d'un cycle littéraire intimiste, Mad Men est une série au fort potentiel romanesque, au rythme volontairement lent et à l'action assez limitée, une particularité encore plus marquée dans cette troisième saison.
Mais il est vrai qu'il faut savoir patienter, et une fois acclimaté à cet univers faussement rassurant, difficile de ne pas succomber au magnétisme de ces personnages tentant sourdement d'échapper au rouleau-compresseur de l'aliénation sociale.












Don Draper, au spleen digne d'un héros de F. Scott Fitzgerald, qui cache soigneusement son passé, ou la secrétaire aux formes voluptueuses Joan Harris luttant pour conserver sa dignité, sont parmi les personnages les plus fascinants de la fiction américaine récente.
Une fiction qui peut se voir comme un portrait en écho d'une Amérique contemporaine également aliénante. Il est temps de succomber à votre tour à la petite musique élégante et mélancolique de "Mad Men".

"Mad Men" une série créée par Matthew Weiner et produite par AMC
Saison 3 (2009), 13 épisodes de 45 mn.

Diffusion d'un épisode chaque jeudi à 22h15 sur Canal+

Bande-annonce américaine de la saison 3 :

jeudi 4 novembre 2010

MEMORY OF THE 80's, oldies (13). Jona Lewie

Au cours d'un de mes précédents "Memory of the 80's", j'espérais éviter de tomber un jour dans les kitscheries d'époque. Pas sûr que j'ai vraiment réussi cette fois à contourner cet écueil, mais après tout, il faut aussi savoir se faire plaisir.

Retour donc au tout début de la décennie 80 à l'époque où une très anachronique chanson trustait la tête des hits parades - langage d'époque - britanniques d'abord, européens et français ensuite.

Un titre atypique et trompeur, d'apparence bonhomme et anodine, en fait un des plus malicieux plaidoyers anti-militaristes - c'est bientôt le 11 novembre - le célèbre "Stop The Cavalry" dû au très dilettante chanteur anglais Jona Lewie :



Considéré depuis en Grande-Bretagne quasiment comme une chanson de Noël, une "Christmas Song" alternative, "Stop The Cavalry" raconte les malheurs et espoirs d'un soldat anonyme au fond de sa tranchée durant la Première Guerre Mondiale, pestant contre la guerre qui l'éloigne de sa fiancée qu'il espère voir à Noël prochain ("I wish I was at home for Christmas"), tandis que les haut gradés de l'État-Major dansent loin du front dans les salons.

À sa manière, presque une "protest song" déguisée en fausse marche militaire, aux arrangements forts réjouissants de fanfare traditionnelle.

En tout cas, la plus célèbre des chansons de l'hurluberlu Jona Lewie, dont la carrière remonte au début des années 70, acoquiné avec l'obscur groupe de blues Brett Marvin and The Thunderbolts ou signant le succès "Seaside Shuffle" sous le surréaliste pseudo de Terry Dactils and The Dinosaurs !

Une période certainement plus familière aux anglais, alors que les petits Frenchies se rappelleront certainement mieux "Louise", autre pop song qui courait sur les ondes en 1980-1981 :


Quand je vous disais que je n'éviterai pas le kitsch ! Hé oui, tout n'a pas bien vieilli de cette époque (ce son de synthés bon marché, les patins à roulettes, la gestuelle de Lewie !), mais pour anecdotiques et plutôt faciles qu'elles soient, les chansons de Jona Lewie distillent un savoureux mélange d'insouciance et de désinvolture qui rend mon esprit critique peu opérant...

D'autant que son premier succès fin des années 70 et désormais petit classique, "You"ll Always Find Me In The Kitchen At Parties" est un très sympathique morceau où il met en scène ses mésaventures de séducteur malheureux largué par sa (ses) girl friend (s) et finissant seul dans la cuisine lors des soirées chez ses amis :

Une auto-dérision et un humour anglais basé sur l'observation sociale que ne renierait pas, par exemple, un Ray Davies des Kinks et qu'illustrera aussi l'esprit d'un Jarvis Cocker de Pulp plus récemment.

Si revisiter l'étrange parcours de cet original qui fut un temps copain avec Ian Dury vous tente, quatre albums vous attendent - Alias Jona Lewie (1975), On The Other Hand There's A Fist (1978), Heart Skips Beat (1982) et Optimistic (1993) - ou plus simplement son récent "Best Of"vous suffira peut-être.

Décontraction et humour au menu, et souvenirs nostalgiques, kitsch ou pas, garantis pour les ex-enfants des eighties.

Tracklist :
1. You'll Always Find Me In The Kitchen At Parties
2. Louise (We Get It Right)
3. Stop The Cavalry
4. Baby, She's On The Street
5. Big Shot Momentarily
6. Seed That Always Died
7. I Think I'll Get My Hair Cut
8. Heart Skips Beat
9. It Never Will Go Wrong
10. Love Detonator
11. I'll Be Here
12 Shaggy Raggy
13 Vous Et Moi
14. What Have I Done
15. Hallelujah Europa
16. On The Road
17. Heart Of Steel
18. Laughing Tonight
19. Feeling Stupid
20. Last Supper At The Masquerade
21. Rearranging The Deckchairs On The Titanic
22. Be Stiff

Jona Lewie. "The Best of Jona Lewie" (Union Square Music)

Pour les amateurs assumés de kitscheries, On the Other Hand There's A Fist et Heart Skips Beat en écoute sur Spotify

Stop The Cavalry, Louise et You'll Always Find Me In The Kitchen At Parties sur la Mini Playlist 80's

Jona Lewie.com

mercredi 3 novembre 2010

BACK IN TIME. Twin Shadow, Tame Impala, Admiral Radley


Avouons-le, du fait d'un emploi du temps un peu bousculé ces derniers temps, et récemment d'un gros rhume déjà presque guéri, la fréquence de parution des Chroniques de Blake a assez sévèrement chuté.

Début de reprise plus régulière en ce début novembre avec cette petite sélection musicale. Un choix de disques qui ont tous en commun de proposer, comme dans le billet précédent un voyage musical rétro-futuriste.


Ainsi, "Forget", le premier album de Twin Shadow, nouvelle sensation hype programmée au dernier festival des Inrocks, nous propose-t-il de premier abord l'habituel revival eighties, habillage musical quasi obligé pour toute formation indie depuis bientôt deux ans.
"Un de plus ! " se dit-on négligemment, l'oreille déjà lassée et blasée.
Sauf que, sauf que, contre toute attente, la musique produite par Georges Lewis Jr - l'homme caché derrière le pseudo Twin Shadow - même si elle affiche bien les sons de claviers synth-pop, boîtes à rythmes et basses funky ronflantes typiquement 80, s'avère être une sympathique surprise, bien sûr nimbée d'une certaine nostalgie et de références d'époque (New Order ou Morrissey), mais pas seulement.

Est-ce tout simplement qu'en dehors de cette production néo-80's assurée par Chris Taylor de Grizzly Bear, c'est surtout un disque plutôt inventif et addictif, composé d'une excellente collection de bonnes chansons balançant entre mélancolie et énergie (When We're Dancing, Tether Beat, At My Heels, Yellow Balloon) portées par la voix incarnée et atmosphérique de Georges Lewis Jr ?

Un curieux oiseau au look "hindou rock", originaire de République Dominicaine, ayant grandi à Miami puis finalement installé à New York, et un musicien amoureux des groupes mythiques du label 4AD ... label sur lequel il est désormais signé !
Départ logique sous les meilleurs auspices donc, pour un artiste qui évite le piège du passéisme et dont la musique devrait à la fois séduire les accros des dance-floors, les "eighties addicts" (qui ça, moi ?) et les mélomanes indie pop les plus irréductibles.


Twin Shadow. "Forget" (4AD) ♥♥♥♥
audible depuis le 18 octobre en digital, sortie CD prévue le 16 novembre
en écoute sur Deezer et Spotify
chronique sur l'excellent La Tête à Toto et article sur Fluctuat.net
La vidéo du titre "Slow", plutôt rythmé en fait


et "When We're Dancing" qui serait plutôt un slow :


Le même, capté en live et qui témoigne de son énergie sur scène, malgré un son direct déplorable :
Les jeunes Australiens de Tame Impala eux, nous convient à un voyage musical plus lointain, dans le temps et l'espace (inter-sidéral ?), avec "Innerspeaker" premier album aux couleurs rock psychédelique marquées, autre terrain musical ultra-prisé par la scène rock indé ces dernier temps, MGMT en tête.

Coïncidence ? On retrouve aux manettes de la production le même sorcier du son Dave Fridmann, spécialiste incontesté du genre depuis ses Mercury Rev originels.
C'est bien simple, on s'y croirait. Où et surtout, quand ? En pleine explosion rock psychédélique planante, cru 1966-1967, avec ce son kaléidoscopique de guitares carillonnantes et de batteries en folie digne des groupes pionniers 13th Floor Elevators ou Love, parmi les champions du genre.
Et que dire de la voix du chanteur Kevin Parker, réincarnation vocale à s'y méprendre de John Lennon, réverbérations et distorsions soniques inclues (Alter Ego, Solitude Is Bliss) ? En fait si Tame Impala impressionne et surtout emballe, c'est que cette parfaite maîtrise de cette esthétique sonore d'époque, mêlée de plus à des accents shoegaze à la Spacemen 3 ou My Bloody Valentine du meilleur aloi, n'empêche jamais le projet de garder sa fraîcheur et son énergie, loin de la fossilisation musicale qui aurait plus résulter d'une telle démarche.
Question d'âge et d'enthousiasme, peut-être, mais aussi certainement de talent - qui n'attend pas le nombre des années, vous savez bien - et ici assez réjouissant. 

Embarquement immédiat sur le tapis volant de Tame Impala.

Tame Impala. "Innerspeaker" (Modular Recordings) ♥♥♥♥ audible depuis cet été, mais sorti le 25 octobre
en écoute sur Deezer et Spotify
"Half Full Glass Of Wine", titre inédit absent de l'album :

Tame Impala.com

Dernière galette à nous embarquer dans un petit voyage sonore, "I Heart California" le premier album sous le nouveau nom d'Admiral Radley d'un quasi revenant.

Pendant près de quatorze ans, il fut aux manettes d'une des plus valeureuses formations du rock indie U.S., autrement dit, Jason Lytle ex-leader en rupture de son groupe historique Grandaddy depuis quatre ans.
Sorti dans une complète indifférence en plein mois de juillet dernier - autant dire, déjà une vieillerie - les nouvelles aventures de l'ermite de Modesto, Californie, méritent cependant un coup d'oreille plus que passager.
En effet l'homme, épaulé de son pote Aaron Burtch, l'ex-batteur de Grandaddy, s'y révèle en certaine verve musicale, renouant un peu avec l'inspiration "space electro-pop-folk-rock indie" qui fit la singularité du Grandaddy des grands jours, période "The Software Slump" (2000).
Et que propose-t-il, lui, comme style et période musicale à revisiter ?
En fait, rien que sa propre musique durant les années 90 et début 2000 !

Une sorte de retour modeste aux sources du rock indépendant U.S. des nineties, entre ballades folk-rock rustiques (Ghost of Syllables, Lonesome Co.), ou mini-épopées space pop potaches (I Heart California, GNDN) qui perpétuent l'état d'esprit d'une certaine Americana décalée, dans la mouvance de ses collègues de l'époque, Mercury Rev, Flaming Lips ou encore Eels.








Un disque qui ne renouvelle certes pas le genre pour autant, que certains risquent donc de ranger pour cela dans la catégorie "série B", et qui ne devrait pas avoir l'honneur de figurer sur les palmarès de fin d'année.

Mais juste un disque plutôt réussi dans sa catégorie et qui s'avère simplement attachant. Pour vous en persuader, jetez-donc une oreille à "I Left U Cuz I Luft U", le joliment mélancolique titre de fin.

Admiral Radley. "I Heart California" (The Ship) ♥♥ sorti le 13 juillet en écoute sur Spotify
chroniques sur Le Golb et Jazz Blues & Co


La version live sur un perron de "Ghost of Syllables"


et bien au chaud de "I Left U " :

Admiral Radley

mardi 26 octobre 2010

MEMORY OF THE 80's, time oddity (12). The Dukes Of Stratosphear


Au menu de ce "Memory of the 80's", un curieux exemple de bizarrerie musicale spatio-temporelle.
En effet, courant 1985 paraissait un étrange EP six titres dont le nom à rallonge du groupe, The Dukes of Stratosphear et le visuel de la pochette semblaient indiquer qu'il était tout droit sorti des années 60 les plus psychédéliques. Jugez plutôt :

Sans oublier les chansons elles-même, psychédéliques et sauvages comme "25 O'Clock" titre de ce mini-album :

... ou planantes et déjantées comme ce "The Mole from the Ministry" au clip sous acide genre "I Am The Walrus" des Fab Four :



Mais qui étaient donc ces mystérieux Dukes of Stratosphear ? Peut-être un obscur groupe de l'époque dont on rééditait les trésors oubliés ? Ce fut en tout cas un succès s'écoulant tout de même à près de 30 000 exemplaires.
L'affaire ne fut toutefois pas longue à éclaircir. Derrière ces titres hors d'âge et ce nom alambiqué se cachaient en fait les musiciens d'un des plus brillants groupes de la pop britannique : XTC soi-même ! 


XTC, la bande des orfèvres pop Andy Partridge et Colin Moulding - ici à l'époque de leur classique Making Plans for Nigel - répondait ici à la suggestion-blague de leur producteur John Leckie (le futur metteur en son des premiers Radiohead) avec ce pastiche de groupes pyché pop sixties (Zombies, Small Faces, Pink Floyd).
Un canular musical mené avec un budget 20 fois moindre que les précédents et désormais classiques disques d'XTC de l'époque, Mummer ou The Big Express, qui peinaient à trouver leur public.
Poussant la plaisanterie jusqu'au bout, nos experts-plagieurs allèrent jusqu'à s'habiller de nippes vintage garantie sixties en s'attribuant les pseudos les plus farfelus : The Red Curtain, Lord Cornelius Plum, Sir John Johns, E.I.E.I. Owen (?) ...
Derrière le côté purement farce de l'entreprise, un exemple parfait de pastiche musical, un exercice de style pratiqué avec bonheur par certains : les Monthy Python parodiant les Beatles sous le nom de Rutles, le film "Spinal Tap" raillant le hard rock ou les nombreuses parodies de la série télé "Flight of The Conchords".
Mais la blague élaborée des Dukes of Stratosphear/XTC réussit à tromper son monde à l'époque et témoigne surtout de la virtuosité de composition d'Andy Partridge épaulé par son comparse Colin Moulding

Un docteur-ès pop au savoir encyclopédique, capable ici de pondre une perle qu'on croirait sortie des sessions d'enregistrement de "Tomorrow Never Knows" tiré du mythique "Revolver" des Beatles, avec voix Lennonienne distordue et bandes bruitistes passées à l'envers :


"25 O'Clock", un disque devenu quasi culte depuis qui donna lieu à une suite deux ans plus tard sous forme d'un vrai album de dix titres au titre loufoque de rigueur, "Psonic Psunspot", avec un son plus sophistiqué où l'on reconnaît plus distinctement la voix de Partridge qui, évidemment, a un peu moins surpris l'auditoire...
Néanmoins comment résister à cette pop song typiquement McCartneyienne :
... ou à cette "Pale and Precious" digne du meilleur Brian Wilson période "Pet Sounds" ?



Les deux disques ont été réédités à la fin des années 80 en un seul album titré "Chips From The Chocolate Fireball" (pourquoi faire simple, n'est-ce pas...)
Cette parenthèse de "faussaires pop caméléons" ne doit pas étonner de la part de ce groupe doué qui s'est non seulement inscrit dans les pas de ses plus prestigieux aînés (Beatles, Kinks, Byrds, Beach Boys), voire a composé des titres du même niveau par la grâce du song-writing d'Andy Partridge.
Seul revers, le dit Partridge esprit volontiers cérébral et complexe s'est souvent ingénié à sur-référencer et alambiquer à loisir ses compositions très architecturées, élément qui peut expliquer la relative méconnaissance d'XTC par le plus grand nombre.
Je vous conseille tout de même vivement "English Settlement" (1982) ou "Oranges & Lemons" (1989), deux de leurs meilleurs opus.










Et il est fort recommandé d'embarquer dans la capsule spatiale temporelle des Dukes of Stratosphear : évasion garantie.
Allez on se quitte avec une rengaine style pub pop, "You're A Good Man, Albert Brown" dans l'inspiration des chansons des Beatles composées pour Ringo Starr, et qui vaut bien sans conteste toute "l'oeuvre (?)" de Ringo lui-même :
Tracklist :
1. 25 O'Clock
2. Bike Ride To The Moon
3. My Love Explodes
4. What In The World ??...
5. Your Gold Dress
6. The Mole From The Ministry
7. Vanishing Girl
8. Have You Seen Jackie ?
9. Little Lighthouse
10. You're A Good Man Albert Brown (Curse You Red Barrel)
11. Collideascope
12. You're My Drug
13. Shiny Cage
14. Brainiac's Daughter
15. The Affiliated
16. Pale And Precious

"Chips From The Chocolate Fireball" en écoute intégrale sur Deezer et Spotify

jeudi 21 octobre 2010

L'ART DÉLICAT DE L'ARRANGEMENT. Violens, Agnès Obel, Lost In The Trees

Cette chronique du jour pourrait être sous-titrée : "Dépouillement ou trop-plein, choisis ton camp, camarade musicien..."
En effet, en musique, en dehors de la composition proprement dite, le choix du type de production est souvent crucial pour définir le son d'un artiste ou d'un groupe. Sobriété et retenue, ou ormementation et profusion d'arrangements ?

Prenez le cas du groupe Violens, nouvelle hype du moment de la presse musicale, manifestement adeptes de la seconde option avec leur premier album "Amoral".

Copains de Brooklyn de MGMT et Chairlift, la bande de gandins du dandy Jorge Elbrecht, qui chante comme Brett Anderson qui se prendrait pour Morrissey, a manifestement eu les yeux plus gros que le ventre en élaborant un mur du son surchargé d'effets en tout genre...

Une vraie avalanche de vrilles soniques, de guitares réverbrées et de voix noyées d'échos, totalement disproportionnée pour leur pop songs néo 80's, revisitant habilement - ou bien pillant sans vergogne ? - les Smiths, les Pale Fountains ou les oubliés Lotus Eaters, voire Spandau Ballet (!), saupoudrée de réminiscences sixties.

Avouons-le, si la recette alléchait sur leur EP de 2009 (l'acoustique Already Over), ici ce gâteau étouffe-chrétien écoeure vite et s'avère plutôt indigeste, masquant de plus les rares bonnes chansons plus comestibles (Violent Sensation Descends, Trance Like-Turn, Another Strike Restrained).

Un cas typique de surproduction
et de surcharge ornementale injustifiée qui se retourne contre ses auteurs et donne de suite à nos oreilles des envies de silence. À vous de juger....

Violens. "Amoral" (Static Recital) sorti le 3 octobre en écoute sur Deezer

article sur les Inrocks et chronique sur Des Chips et du Rosé

Petit exercice : comparez les deux versions du single "Acid Reign", celle de l'album et le "In The Trees Mix" et choisissez votre préférée, ou plutôt, la moins pire :





Violens.net

À l'opposé complet du spectre musical, Agnes Obel a joué la carte exactement inverse. Autrement dit : nettoyage par le vide, absence de superflu, un instrument prédominant, une voix et des chansons.

Sur son premier album "Philharmonics", cette jeune Danoise férue de folk, fan de Joni Mitchell, aux faux airs de Madonna sur sa pochette, fait surtout montre de sa formation en piano classique, base de tous ses morceaux au son intimiste et recueilli, éclairés par sa voix pure, à l'atmosphère ouatée de neige tombante.

Un recueil de ballades intemporelles, à la production maîtrisée, à peine agrémentée d'une guitare ou de pincements de cordes.
Évitant le piège de l'austérité, bénéficiant de quelques jolis morceaux (Riverside en tête, Philharmonics ou Close Watch, reprise de John Cale), sa démarche n'est cependant pas au bout du compte à l'abri d'une certaine impassibilité où rien ne dépasse vraiment, comme le bien sage single "Just So."

Un peu comme chez la folkeuse Alelia Diane, toujours de bon goût, mais sans réelle surprise ou vraie prise de risque. Dans un registre voisin, l'imprévisible Shara Worden de My Brighest Diamond s'avère bien plus troublante.

Autant qu'une surproduction excessive, trop d'épure et de dépouillement peut nuire également un tantinet à l'intensité. Néanmoins, une artiste à surveiller.
Agnes Obel. "Philharmonics" (PIAS) ♥♥ sorti le 4 octobre en écoute sur Deezer

chroniques sur Les chroniques de Charlu et SWOMMB





Agnes Obel sur Myspace

Finalement, entre l'opulence ou la sobriété des arrangements, certains ont préféré surtout se poser la question de savoir ce que cela apportait à leur musique...

Ainsi, la bande des musiciens de Lost In The Trees de l'inclassable groupe folk américain mené par le compositeur Ari Picker, a-t-elle relevée le défi d'inaugurer un croisement folk/musique classique et d'habiller d'arrangements authentiquement classiques, exécutés par un orchestre symphonique, leurs rustiques folk songs, sur "All Alone in an Empty House".

Une démarche très loin d'un quelconque décorum musical prétentieux si souvent de mise, où les somptueux arrangements classiques révélent ici le panache et la liberté des compositions de Picker, conférant une vigueur et une élégance à ces complaintes écorchées dignes d'Elliott Smith, de fait réellement habitées.

Pour s'en convaincre, il n'est que d'écouter l'étonnant "Walk Around The Lake" aux surprenants coups d'archet dignes de Bernard Hermann, suivi d'une pièce instrumentale classique (Mvt I Sketch), et les enchantées "Song for the Painter" ou "We Burn The Leaves" qui donnent le frisson.

Autant de féériques envolées qui justifient l'imagerie sylvestre développée tout au long du voyage poétique de ces bardes américains inspirés. Des arrangements rigoureux et lyriques qui portent haut ce folk au caractère charnel et spirituel à la fois, qui rappelle la belle virtuosité et la liberté de l'insaisissable Andrew Bird.

Refusant le trop ou le trop peu, Lost In The Trees a finalement décidé d'appliquer ses propres règles, opérant le croisement esthétique harmonieux de deux styles pour leur projet atypique.

Si, finalement, plus qu'un habillage de surface, le choix des bons arrangements révélait la réelle créativité des artistes et surtout la vraie profondeur de leur musique ?

Lost In The Trees. "All Alone in an Empty House" (Anti Records) sorti le 23 août

Coup de coeur ♥♥♥♥ en écoute sur Spotify

découvert grâce à Hop Blog

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